Yvan Lamonde Prix Condorcet-Dessaulles 2013
Le 8 décembre dernier, le MLQ a décerné le Prix Condorcet-Dessaulles 2013 à l’historien Yvan Lamonde, pour l’ensemble de son œuvre et pour son apport inestimable à la défense de la laïcité. Nous publions ici l’hommage à Yvan Lamonde présenté par Michel Lincourt, membre du Conseil National du MLQ, et la réponse de monsieur Lamonde.
Yvan Lamonde PhD
Hommage
Prix Condorcet-Dessaulles 2013
Aujourd’hui, nous honorons un historien.
Qu’est-ce qu’un historien? C’est un monsieur qui raconte une histoire. Ça, nous l’avions deviné. Mais tout de suite, ça se complique. Car l’Encyclopédie nous informe que l’histoire de l’historien est le récit des faits donnés pour vrais, alors qu’au contraire celui de la fable est le récit des faits donnés pour faux. Le défi de tout historien est donc de décortiquer le vrai du faux, l’histoire de la légende, la vérité vérifiable de la propagande opaque. Le métier d’historien n’est donc pas une sinécure. Mais Yvan Lamonde a choisi d’ajouter une difficulté à ce défi déjà difficile. Il s’est donné pour mission de raconter l’histoire la plus complexe qui soit, je veux dire l’histoire de la philosophie où la vérité se cache toujours derrière le doute, et l’histoire des idées où la vérité multiple de l’un se heurte sans cesse à la vérité non moins plurielle de l’autre. Année après année, au fil de la publication de ses œuvres, Yvan Lamonde a relevé ce défi avec panache.
Pour accomplir cet exploit avec le sourire, je soupçonne Yvan Lamonde d’être un peu philosophe. Ou est-ce l’influence de sa compagne, Micheline Duhaime, professeur de philosophie au Cégep Édouard-Montpetit?
Professeur émérite de l’Université McGill où il enseigne depuis 1972, Yvan Lamonde a obtenu son Baccalauréat ès arts au Collège de Joliette, une première Maîtrise ès Arts en Philosophie à l’Université de Montréal, une seconde en Lettres et Histoire à l’Université Laval, et un Doctorat en Histoire encore à Laval. Il a passé un part importante de sa carrière universitaire à la direction du Centre d’études canadiennes-françaises de McGill. Il a reçu de multiples récompenses, dont le Prix de la Présidence de l’Assemblée Nationale du Québec, la Médaille de l’Académie des lettres du Québec, le Prix André-Laurendeau de l’ACFAS, le prix Percy-Foix de la Société historique de Montréal, et prix du Gouverneur-Général du Canada. En 2003-2004, il fut nommé Chercheur de l’année de l’Université McGill.
L’œuvre d’Yvan Lamonde est immense. Parmi ses nombreux essais, j’aimerais en citer sept qui illustrent sa réflexion sur la laïcité. En 1980, il publiait chez Hurtubise-HMH La Philosophie et son enseignement au Québec (1665-1920). Quatorze ans et plusieurs ouvrages plus tard, il nous donnait chez Fides sa biographie de Dessaulles, intitulée Louis-Antoine Dessaulles : un seigneur libéral et anticlérical. L’année suivante, toujours chez Fides, il faisait paraître Combats libéraux au tournant du XXe siècle. En 2000, chez le même éditeur, il publiait l’Histoire sociale des idées au Québec (1760-1896). Dix ans plus tard, il sortait chez Del Busso un livre extrêmement important pour nous, L’heure de vérité : la laïcité québécoise à l’épreuve de l’histoire. La même année, il participait à la publication de deux ouvrages sur la laïcité, d’abord Quelle laïcité?, qui est une confrontation de deux points de vue, celui du dominicain Bruno Demers et le sien; enfin, chez Médiaspaul, il joignait ses efforts à ceux de Daniel Baril et de neuf autres auteurs pour publier aux Presses de l’Université Laval un ouvrage collectif intitulé Pour une reconnaissance de la laïcité au Québec : enjeux philosophiques, politiques et juridiques.
Uniquement sur la base de sa production, on voit qu’Yvan Lamonde mérite amplement l’honneur que nous lui faisons aujourd’hui.
L’œuvre d’Yvan Lamonde appuie les initiatives actuelles du MLQ, et celles de nombreux autres partenaires, en faveur de la laïcité. Trois courtes citations de L’heure de vérité illustrent cette contribution.
La première est celle-ci. Lamonde raconte qu’à l’été 1868, Mgr Bourget a condamné Dessaulles et l’Institut canadien. ‘Il faudrait avant tout le faire renoncer à la tolérance qui est la fin de sa fondation . . .’ fulmina l’évêque de Montréal. Du coup, l’Annuaire de l’Institut canadien pour 1868 fut mis à l’Index. À la fin de la même année, un membre de l’institut, Joseph Guibord, décéda. Mgr Bourget lui refusa la sépulture au cimetière Côte-des-Neiges, sous prétexte qu’il appartenait à une association mise à l’Index. Dessaulles s’insurgea, s’écria que l’Église abusait de son pouvoir et, dans une célèbre conférence, lança ceci : ‘. . . je suis convaincu qu’il n’est pas possible que des hommes éclairés qui président à l’administration de la justice en ce pays n’affirment pas ce principe fondamental de droit public : que l’Église est dans l’état, et non l’État dans l’église.’ Je vous soumets que l’affirmation de ce principe est encore d’actualité.
La deuxième citation nous rappelle que l’enjeu de la laïcité dépasse la question – au demeurant fort importante – de la place de la religion à l’école. Cet enjeu, écrit Yvan Lamonde, ‘c’est la reconduction d’un humanisme, le souci de connaître ce que les hommes, frères et semblables, ont eu, ont et auront en commun. Il s’agit de savoir quel humanisme on veut, un humanisme laïque ou un humanisme d’un autre type.’ Oui, aujourd’hui, dans le débat sur la Charte de la laïcité, c’est la question que nous nous posons.
La troisième citation parle encore de la lutte actuelle en faveur de la laïcité. ‘Reste un dernier droit à franchir, nous dit Yvan Lamonde, [c’est] la reconnaissance formelle de la neutralité de l’État. Il faudrait constitutionnaliser ce principe pour disposer d’un référent universel et pour disposer, du coup, de l’approche conflictuelle, socialement et politiquement improductive, du cas par cas . . .’ C’est ce que le MLQ s’évertue à dire depuis plus de trente ans.
Mais il y a plus : notre décision d’honorer Yvan Lamonde se fonde aussi sur ses qualités personnelles. Je n’hésite pas à dire qu’Yvan Lamonde est l’incarnation contemporaine de l’honnête homme. J’aimerais ajouter : comme à l’ancienne, c’est-à-dire comme le définissaient les penseurs des Lumières. Dans l’Encyclopédie encore, on décrit l’honnête homme comme celui qui ‘nourrit l’habitude des vertus tranquilles’.
L’honnête homme, Yvan Lamonde, est aimable et raisonnable, pratique les bonnes mœurs sans en faire l’étalage, préfère la justice à la miséricorde, traite ses semblables avec politesse, se montre en tout temps curieux de connaître et cultive le goût des bonnes et belles choses.
L’honnête homme-historien, Yvan Lamonde, aborde son métier avec un esprit à la fois critique et ouvert. Il se montre méticuleux sans être pointilleux. Parmi les multiples faits qui s’accumulent devant lui, il sait discerner celui qui est véritablement historique. Il sait analyser les idées disparates et les rassembler dans une synthèse compréhensible au lecteur qui n’a pas son érudition.
Yvan Lamonde n’aime pas qu’on le qualifie d’intellectuel. Il préfère le titre d’historien. Alors que l’intellectuel trottine sur les tribunes; Yvan Lamonde a choisi l’immobilité de la réflexion. Mais pour moi, cette immobilité est une illusion d’optique. Vu de loin, on pense que l’historien ne fait rien. Mais pour peu qu’on s’approche de lui, on découvre qu’il s’active, qu’il creuse. Et que des profondeurs, il extirpe des réalités parfois longtemps enterrées, souvent oubliées. Cette mise en lumière des souvenirs collectifs, n’est-ce pas un travail qui exige une grande énergie? Une grande solidité de conviction aussi.
Le travail de l’historien n’est pas passéiste. Au contraire, il est un fabuleux et passionnant labeur qui s’effectue au présent. Le souvenir subitement exhibé par l’historien faussement immobile ne devient-il pas tout à coup un fait du présent? Un fait qui s’ajoute aux autres faits historiques, et tous ces faits qui s’organisent en un ensemble cohérent, un récit passionnant, rien de moins qu’un puissant faisceau qui éclaire notre passage vers demain. Pensons-y un peu. Peut-on décemment construire notre avenir sans les matériaux que sont les souvenirs du passé? Par son travail, Yvan Lamonde nous rappelle cette maxime de sagesse, à savoir qu’il vaut mieux, avec l’expérience bien comprise du passé, construire aujourd’hui l’avenir que l’on souhaite, plutôt que de laisser le hasard de l’ignorance nous imposer sa médiocrité.
Mes chers amis, je suis heureux de vous présenter le lauréat du Prix Condorcet-Dessaulles 2013, le professeur Yvan Lamonde.
Réponse de monsieur Lamonde
Prix Condorcet-Dessaulles 2013
On n’a pas besoin d’anticipation de reconnaissance pour faire les choses. Que la reconnaissance vienne une fois les choses faites, celle-ci paraît d’autant agréable qu’elle est inopinée et gratuite. J’apprécie donc que mes pairs en laïcité aient vu ce que j’ai fait comme historien pour donner une profondeur historique aux aspirations laïques d’une société où cette trame a été gommée par l’historiographie cléricale jusqu’après la Deuxième Guerre mondiale. J’éprouve une grande fierté à ce que nos combats aux modalités différentes s’arriment et se conjuguent pour donner toute leur pesanteur à nos convictions de citoyennes et de citoyens.
La vie de Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895) fut exemplaire dans le combat indéfectible de celui-ci pour la laïcité qui, en ces temps, devait prendre la forme de l’anticléricalisme. Le gendre de Papineau découvre à 21 ans la collusion du pouvoir religieux et du pouvoir politique chez lui à l’occasion de la résistance patriote en 1837 et 1838 et en Pologne dans la collusion du pouvoir pontifical et du pouvoir tsariste contre les catholiques libéraux, collusion qui est donnée à lire dans les Affaires de Rome, de Lamennais, que Dessaulles lit comme un chasseur trouve abondance de munitions.
Dix ans plus tard, au moment où l’appel au principe des nationalités est à son apogée en Europe, principe invoqué par les libéraux italiens fort occupés à faire l’unité de leur pays, il ne manque pas de voir que la nationalité se bute à une autorité religieuse ambitieuse de pouvoir temporel et opposée depuis 1837 à l’émancipation de la colonie de l’autorité politique métropolitaine. Tout comme son oncle Louis-Joseph Papineau, Dessaulles voit combien l’appui du clergé aux Réformistes et l’Union mettent les Bas-Canadiens en minorité une fois pour toutes. Il faut avaler les émancipations possibles et ce n’est pas un anticléricalisme anachronique qui fait voir dans l’action de l’Église catholique en 1848 une responsabilité politique dans le blocage d’une voie d’émancipation. On ignore ou on oublie souvent que la censure politique cléricale de 1837 et de 1838 se répète en 1848 avec une irrémédiable efficacité. L’émancipation dans le monde ici bas ne fut jamais un choix clérical parce que l’Église s’avait qu’une émancipation en cachait une autre; on a cessé d’avoir peur de le dire.
Promoteur de la raison et de son indépendance, Dessaulles fait sans le savoir son autobiographie en faisant en 1856 une conférence sur Galilée. Défendant bec et ongles l’indépendance et l’autonomie de l’Institut canadien de Montréal, il y trouve une occasion et une motivation à dénoncer la confusion entretenue du temporel et du spirituel. Il écrit à Mgr Bourget en 1862 : « Votre grandeur veut mêler intimement les domaines spirituel et temporel pour diriger et dominer celui-ci au moyen de celui-là; nous laïques, nous voulons éviter la confusion de ces deux ordres d’idées et nous voulons que l’ordre spirituel soit entièrement distinct de l’ordre temporel. En un mot, Mgr, dans l’ordre purement social et politique nous réclamons notre entière indépendance du pouvoir ecclésiastique. »
Dessaulles n’a de cesse d’enquêter sur l’intervention du clergé en politique, en particulier à l’occasion de l’élection de 1867. C’est alors qu’il fait trois conférences publiques, réunies en deux brochures qui seront deux des trois imprimés canadiens mis à l’Index par le Tribunal de l’Inquisition, celui-là même qui avait condamné Galilée. La première sur la tolérance pour faire voir que le clergé se sert de la religion pour arriver à des fins politiques, pieusement appelées « temporelles ». Une conférence sur Guibord épingle l’arbitraire de Mgr Bourget qui joue avec le supposé caractère sacré du cimetière. Une troisième enfin sur l’Index présenté comme un autre instrument d’intervention et de répression.
En 1873, il résume ainsi dans La grande guerre ecclésiastique le « débordement d’ambition ecclésiastique » : « les choses ne peuvent bien aller dans un pays que quand chacun est à sa place : le Clergé à l’autel, l’État aux affaires », sinon « on fait des moines, pas des hommes. On organise un couvent, jamais une nation ».
L’homme dont vous avez associé le patronyme au Prix que vous décernez nous inscrits tous dans un même combat. Un combat que le Mouvement laïque québécois continue de mener avec courage et doigté et auquel je m’associe. Au travail.
YVAN LAMONDE
8 décembre 2013
