2009 : Guy Rocher

Guy Rocher
Madame Marie-Michelle Poisson, présidente du MLQ, a remis le Prix Condorcet-Dessaulles pour l’année 2009 à M. Guy Rocher,
Guy Rocher est professeur titulaire au département de sociologie de l’Université de Montréal et chercheur au Centre de recherche en droit public. Intellectuel et homme d’action, il a construit depuis plus de 50 ans une œuvre majeure. En témoignent les nombreuses publications, prix et distinctions qu’on retrouve sur des pages entières dans la bibliothèque numérique sous le titre : Les classiques des sciences sociales, où l’on peut retracer toutes ses œuvres.
Notre modeste prix Condorcet-Dessaulles est, si je ne me trompe, le seul prix attribué par un groupe de la société civile, un prix du public qui reconnaît en Monsieur Guy Rocher un homme qui s’est montré bienveillant envers ses concitoyens. Cette bienveillance envers l’humanité, Condorcet et Dessaulles en avaient fait leur engagement. Condorcet voulait rendre l’instruction publique accessible à tous. Dessaulles s’est battu pour libérer le savoir du joug clérical. Il rêvait d’instaurer au Québec une université laïque. Personne mieux que Guy Rocher n’aura contribué, par ses nombreuses réalisations, à concrétiser les rêves de ces deux hommes. J’ai ici quelques citations de Condorcet tirées des Cinq mémoires sur l’instruction publique. Il y a beaucoup de parenté entre ce document et le rapport Parent : cinq mémoires, cinq chapitres dans le rapport de la Commission Parent. C’est déjà une coïncidence. Ce sont des textes fondamentaux auxquels on réfère puisqu’ils placent les grands principes de ce que devrait être l’instruction publique. En lisant Condorcet, on retrouve l’esprit du rapport Parent. Premier extrait : La société doit au peuple une instruction publique : comme moyen de rendre réelle l’égalité des droits. L’instruction publique est un devoir de la société à l’égard des citoyens. Vainement aurait-on déclaré que les hommes ont tous les mêmes droits; vainement les lois auraient-elles respecté ce premier principe de l’éternelle justice, si l’inégalité dans les facultés morales empêchait le plus grand nombre de jouir de ces droits dans toute leur étendue.
M. Rocher, l’accès à l’éducation pour le plus grand nombre, vous y avez contribué et vous vous êtes battu souvent pour le réaliser. Vous vous reconnaîtrez sans doute dans ce deuxième extrait où Condorcet affirme que le principal obstacle à l’égalité de tous, ce sont les chasses gardées de certains groupes religieux que vous avez rencontrés sur votre chemin à l’époque : L’inégalité de l’instruction est une des principales sources de tyrannie. Dans les siècles d’ignorance, à la tyrannie de la force se joignait celle des lumières faibles et incertaines mais concentrées exclusivement dans quelques classes peu nombreuses. Les prêtres, les jurisconsultes, les hommes qui avaient le secret des opérations de commerce, les médecins même formés dans un petit nombre d’écoles, n’étaient pas moins les maîtres du monde que les guerriers armés de toutes pièces.
Le rapport Parent auquel vous avez œuvré, en ce qu’il a permis de favoriser un meilleur accès à l’instruction publique au Québec, a bien appliqué l’idéal de Condorcet d’augmenter dans la société la masse des lumières utiles, comme il disait. Et il ajoutait : Plus les hommes sont disposés par éducation à raisonner juste, à saisir les vérités qu’on leur présente, à rejeter les erreurs dont on veut les rendre victimes, plus aussi une nation qui verrait ainsi les lumières s’accroître de plus en plus, et se répandre sur un plus grand nombre d’individus, doit espérer d’obtenir et de conserver de bonnes lois, une administration sage et une constitution vraiment libre.
C’est l’héritage que nous avons reçu depuis les 40 dernières années, et j’ai l’intime conviction que l’instruction publique au niveau secondaire, collégial et universitaire a contribué à faire de nous de meilleurs citoyens, conscients des enjeux lorsque nos institutions communes sont menacées, et très vigilants à vouloir les préserver. Voilà qui résume la grande parenté que nous voyons entre Condorcet et vous, M. Rocher.
Parlons maintenant de Louis-Antoine Dessaulles. Il fut président de l’Institut canadien et personnifia la résistance au clergé. Il a mené un âpre combat contre la mise à l’index d’une partie importante de la bibliothèque de l’Institut. L’accès aux livres a longtemps été difficile au Québec.
Un des bénéfices collatéraux de la création des cégeps fut la diffusion de livres, pendant longtemps proscrits, et l’instauration d’un nouvel espace de liberté désormais à l’abri de toute censure. La création des cégeps à laquelle vous avez contribué a été une formidable stimulation intellectuelle qui a insufflé un vent de liberté sans précédent aussi bien en philosophie qu’en littérature. Et en participant à la création du réseau universitaire laïque, vous avez réalisé l’idéal le plus cher de Dessaulles, celui de créer des universités laïques au Québec. Ainsi, le destin de Guy Rocher a rencontré celui de ces deux prédécesseurs qui seraient sans doute très honorés de pouvoir lui remettre en personne ce prix que nous décernons chaque année en leur mémoire. J’ai donc le grand plaisir de remettre, par procuration, le prix Condorcet- Dessaulles à Guy Rocher.
Réponse de monsieur Guy Rocher
Ma chère madame Poisson,
merci beaucoup pour cette présentation.
Laissez-moi vous dire d’abord à quel point je suis honoré de recevoir ce Prix qui porte un double nom que je respecte énormément. Depuis longtemps, je connaissais Condorcet et le grand Programme pour l’instruction publique qu’il avait écrit au 18e siècle. C’était un peu, si j’ose dire, le rapport Parent de l’époque, sans vouloir en rien diminuer sa mémoire. Je me suis toujours senti en communauté de pensée avec ce programme. J’ai appris grâce à vous le rôle de Louis-Antoine Dessaulles, que je ne connaissais pas. Il y a une grande partie de notre 19e siècle québécois qui a été occultée, qui nous a été cachée. Et Dessaulles appartient à ce 19e siècle où des hommes, épris de liberté de pensée, comprenant l’importance de la diffusion du savoir, ont lutté pour cela. Souvent aux dépens de leur indépendance et de leur propre liberté, à une époque où l’intégrisme catholique était particulièrement vivant et l’autorité catholique particulièrement réactionnaire. Louis-Antoine Dessaulles a eu le courage d’affirmer ses convictions. À cet égard, il est un modèle pour nous. Et je suis heureux aussi de porter le titre d’un Prix qui est associé au Mouvement laïque québécois, parce que j’ai un grand respect pour le MLQ. Je l’admire beaucoup, je me sens en harmonie avec sa pensée, ses positions et son action. Le combat qu’il mène pour la laïcité a été et continue d’être très important dans la société québécoise.