Lettre de Pierre Cloutier en réponse à l’article de Rima El Koury, intitulé Les chauffards de la laïcité, 14 mars 2012
Le 24 mars 2011
La Presse, Courrier des lecteurs
7, rue Saint-Jacques, Montréal (Québec), H2Y 1K9
Monsieur,
Dans les pages de La Presse, le 14 mars 2012, Rima El Kouri mettait de l’avant sous le titre Les chauffards de la laïcité une critique de la laïcité contemporaine qui faisait écho aux propos de Jean Baubérot en les actualisant dans le contexte québécois. Dans cette optique, la « nouvelle laïcité » « instrumentalisée par la droite et l’extrême droite » serait désormais falsifiée, antimusulmane, honteusement xénophobe, « une imposture n’ayant rien à voir avec la laïcité de 1905 ». Et de citer Baubérot qui « voit dans cette dérive inquiétante matière à réflexion pour le Québec face à la montée supposée des « chauffards de la laîcité ». Rima El Kouri demande comment le PQ peut décemment loger à cette enseigne là.
En réponse à ces préoccupations, puis-je rappeler qu’en matière de laïcité, comme face à d’autres enjeux, nos attitudes dépendent de notre altitude. Plus on voit la chose de haut, plus on voit loin et grand, plus on est en mesure de servir l’intérêt commun.
Toute valeur peut être instrumentalisée au bénéfice ou au détriment de la gauche, de la droite, du centre-gauche, du centre-droite ou de l’extrême centre. Même chose pour l’amalgame qui biaise de ci, de là. L’instrumentalisation d’une idée, d’un idéal témoigne du fait que l’on s’en sert plutôt que de le servir, sans que cette dégradation, sans que cet usage dévoyé ne témoigne de la véracité ou de la fausseté de l’idée instrumentalisée, donc pervertie.
Exemple : Allons aux sources historiques de la laïcité pour citer John Locke, Lettre sur la tolérance : « I esteem it above all things necessary to distinguish exactly the business of civil government from that of religion and to settle the just bounds that lie between the one and the other ». Voilà les Lumières à leur jaillissement premier. Voilà une vérité fondatrice de toute société moderne. Voilà pourquoi nous ne dynamitons plus les églises dont le crédo diffère du nôtre d’un iota, tandis que le Proche-Orient s’éviscère encore sur des points de théologie divisant Sunnites, Chiites et Alaouites dont les solidarités sont cimentées dansla mystique. Donc, peut-on s’opposer à cette affirmation de principe de Locke légitimement, de façon crédible, du fait qu’elle est anglaise et pas de chez nous, à la différence du crucifix de l’Assemblée nationale, bien de chez nous et qui a accueilli à bras ouverts, sans ou avec jeu de mots, les plus mesquines bassesses du duplessisme aussi pure laine quela Sainte Flanelle ?
Contre-exemple : pour ne pas encourir l’accusation d’islamophobie, de xénophobie, pour être Bouchard-Taylor centre-gauche bon teint, devons-nous chausser nos lunettes rose bonbon, opérer un rétropédalage en catastrophe afin de donner droit de cité à l’affirmation de l’imam Foudil Selmoune, de Brossard, voulant que Dieu lui-même a décrété la lapidation des femmes ou l’amputation de la main du voleur pour créer une société « pure, saine et équilibrée. » (voir le reportage d’Azeb Wolde-Giorghis, 22 novembre 2011 à l’adresse http://www.youtube.com/watch?v=v6ZpqRHOPAI). Mieux, le Québec tout entier doit-il être révolutionné, si jamais un rabbin entrevoit à travers la fenêtre d’un YMCA les appas en giration d’une demoiselle s’exerçant sur bicyclette stationnaire, ce qui l’amène à se poser la lancinante, la torturante question : « Cachère ce sein que je ne saurais voir ?!? »
Pour éviter de dégrader l’argumentaire de la laîcité en stratagème partisan ou sectaire, trafiqué au bénéfice des uns et gauchi au détriment des autres selon les alliances politico culturelles souhaitées ou honnies, selon le perpétuel jeu de chaises musicales que nous propose l’actualité politique, puis-je suggérer que toute collectivité moderne doit impérativement fonder les valeurs qui sont l’essence même de la paix civile sur la Déclaration universelle des droits de l’homme et, oui, il serait préférable de dire des droits dela personne. C’est qu’elle constitue, aujourd’hui comme jamais, l’étalon or de la volonté de vivre ensemble, plus particulièrement dans nos sociétés qui, à l’ère des communications, conjuguent les mille couleurs de l’humanité entière. Rêver d’y faire primer sur la constitution et le code civil les totems et tabous, les allégeances tribales, les mystiques visionnaires, les identités exclusivistes, les droits du sang mutuellement contradictoires, les prétentions à l’élection divine, individuelle ou collective, les privilèges régaliens sanctionnés par le Très Haut, les divers codes de loi tribaux, traditionnels ou ecclésiastiques, les puritanismes antédiluviens, les scarifications initiatiques, les visions apocalyptiques réciproquement antagonistes équivaudrait à y importer toutes les sanglantes fureurs issues d’un passé révolu, ce qui les rendrait proprement ingouvernables. Et voilà en quoi Locke et les Lumières nous sont, nous seront d’un précieux secours. Ici et ailleurs, aujourd’hui et demain, à droite, à gauche et à l’extrême centre. Jadis paupérisé et analphabétisé par un siècle d’obscurantisme clérical, le Québec le sait mieux que quiconque.
Si les démocraties libérales peuvent réconcilier en leur sein une multitude d’Églises et de communautés dites « de foi », c’est que ces dernières ont été dégriffées, édentées et privées de tout pouvoir politique effectif, en fait interdites de tuerie, par l’État démocratique issu du siècle des Lumières, faute de quoi, la bouche en cœur et ne souhaitant que voir advenir l’Amour universel… elles fomenteraient et sèmeraient une sainte pagaille à l’image des époques les plus noires où elles ont pu régner sans contrainte et multiplier les avanies qu’elles portent dans leurs flancs comme la nuée porte l’orage. Les religions, les identités religieuses, sont dangereuses dans l’arène politique parce qu’elles se conçoivent comme un bien absolu et clouent au visage de leurs adversaires le masque de Belzebuth en personne. Elles sont naturellement hyperboliques, ce qui les porte à se sacraliser tout en démonisant et en maudissant, du même souffle, quiconque s’oppose à elles, soit à leur clergé. Cette absolutisation, cette démonisation ouvrent la voie à tous les dérapages, à toutes les hystéries parce qu’elles lâchent la bride à toutes les vendettas. Parlez-en aux Coptes d’Égypte. Aux chrétiens du Nigéria et des Philippines. Aux Palestiniens de Sabra et Chatila. Elles polarisent les oppositions au-delà de ce qu’un calcul des voies et moyens permettant d’atteindre un objectif relativement souhaitable porterait un être gouverné par la raison à concevoir pour envisager une intervention mesurée et réalisable visant le plus grand bonheur et la plus grande prospérité du plus grand nombre.
Les droits de la personne sont essentiellement et radicalement différents des absolus religieux en ce que, bien qu’intangibles en principe, ils sont relatifs dans leur application, les droits des uns constituant, nécessairement, les responsabilités des autres. La laïcité consiste à trouver le point d’équilibre, soit le point de complémentarité, toujours mouvant, toujours à redéfinir librement, ouvertement, entre ces droits et ces devoirs, conçus par et pour des êtres égaux dans leur humanité commune, s’inscrivant dans le réseau d’un tissu social aux complémentarités multiples, compte non tenu du fatras mystique hérité des siècles passés et dont le bilan décevant a démontré l’inanité, l’impertinence dysfonctionnelle et la nocivité meurtrière. Voilà les considérations de principe qui fondent la nécessaire séparation de l’Église/Synagogue/Mosquée et de l’État. Elles commandent à ce dernier de rester laïque, ici et ailleurs, hier, aujourd’hui et demain, afin de ne pas se voir infiltré et investi par une redoutable confraternité d’idéocrates ou de théocrates constitués en mafia, toujours à la recherche de l’occasion propice pour préparer la Parousie, la venue du 13e imam ou le Grand soir.
Cordiales salutations,
Pierre Cloutier
Membre du Conseil national du Mouvement laïque québécois
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Mouvement laïque québécois
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