CETTE CHARTE QUI CRÉERAIT DE L’INTOLÉRANCE

CETTE CHARTE QUI CRÉERAIT DE L’INTOLÉRANCE
Yann Ménard

Dans le journal La Presse cette semaine, Rima Elkouri y va d’une nouvelle charge contre la charte («Elle portait un foulard», 21 mars 2014).  Il s’agit d’un de ces très nombreux articles qui nous font hésiter entre croire à un exercice de démagogie ou à un sérieux problème d’analyse…  Soyons généreux et optons pour la deuxième hypothèse.

Pour commencer, Mme Elkouri nous raconte le cas anecdotique d’une gaspésienne qui se serait fait crier «go home», ayant été prise pour une musulmane à cause d’un foulard d’hiver remonté sur sa tête.  Puis c’est sans hésiter qu’elle met sur le compte du projet de charte une soi-disant explosion d’actes islamophobes semblables au Québec, que «confirmeraient» la Commission des droits de la personne et «des chercheurs» (elle ne précise pas).
Ce papier résume l’argumentaire anti-laïcité le plus employé par les inclusifs : parler de laïcité, c’est attiser la haine de l’autre, surtout la haine des musulmanes.  Mieux vaut donc mettre tout le projet au placard puisque celui-ci génère de la xénophobie et de l’islamophobie.  Il y a plusieurs problèmes importants à cette analyse, que je voudrais relever ici.

Tout d’abord, je n’ai aucune difficulté à croire que des femmes musulmanes se fassent jeter des regards obliques, même parfois crier des bêtises et qu’il puisse survenir des cas plus graves, par exemple de vandalisme à certaines mosquées : des actes stupides et lâches, à condamner sans retenue.  Mais j’ai bien de la difficulté à croire à un climat généralisé d’explosion d’islamophobie et de xénophobie au Québec, et surtout que ce soit particulier à notre société depuis le débat sur la charte.  D’ailleurs, les articles alarmistes en ce sens n’ont été suivis d’aucune vague d’accusations de la part des services de police…  Je pose donc la question : se peut-il qu’il soit dans l’intérêt de certains groupes et associations de noircir la situation afin de faire croire à un déferlement de haine raciale, le tout dans le but de culpabiliser la majorité qui entend voter pour la charte?  Ce pourrait-il qu’on exagère et que la Commission des droits de la personne, ainsi que ces «autres chercheurs», ne parlent que de témoignages et d’allégations?

Il est notable d’ailleurs qu’une situation similaire soit arrivée en France, au moment où le gouvernement renforçait la loi sur la laïcité concernant les institutions scolaires, puis au moment d’interdire les burqa et niqab sur la place publique.  Soudainement, des journaux de gauche, des associations musulmanes et des organismes antiracistes se sont mis à parler de bandes de skinheads attaquant des musulmanes voilées dans les banlieues, allant jusqu’à rouer de coups des femmes enceintes!  Mais là aussi, presqu’aucune plainte auprès des services de police n’ont suivi.  Et celles qui furent déposées furent vite rejetées, quand les témoignages se sont révélés bourrés de contradictions.  (Sans compter l’improbabilité de voir défiler des skinheads dans ces banlieues, où ils ne feraient pas long feu…)

Enfin bref, on peut tout aussi facilement croire que, au-delà de cas anecdotiques, cette image de flambée de racisme puisse être le fruit d’une exagération.  Rappelons-nous que récemment, quand une femme est morte étranglée par son foulard dans le métro de Montréal, Adil Charkaoui s’est empressé de relayer sur Facebook une lettre accusant les autorités de camoufler un meurtre islamophobe!  De telles sornettes sont trop aisément gobées par certains, qui soupçonnent la population de toujours attendre la moindre occasion pour révéler ses plus bas instincts racistes et nous ramener daredare à l’Allemagne des années 1930.

Néanmoins, admettons pour un instant qu’il y ait bel et bien une montée d’actes islamophobes et xénophobes au Québec depuis quelques temps…  Il semble tout de même assez incroyable qu’un projet comme celui de la loi 60, qui ne vise qu’à affirmer la neutralité religieuse des employés de l’état dans le cadre de leurs fonctions, ait tant de portée socioculturelle!  Qu’en est-il donc?
Si nous croyons Mme Elkouri et consorts, nous devons penser qu’il y a 1 ou 2 ans, personne au Québec n’avait de problèmes avec les foulards islamiques et autres symboles religieux ostentatoires, mais qu’il aura suffi de parler de ce projet de loi pour qu’un mystérieux virus de xénophobie se répande dans la tête des gens, on ne sait trop par quelle magie.  C’est, me semble-t-il, donner beaucoup de pouvoir au PQ!  Ou alors, peut-être faut-il croire que cette xénophobie couvait déjà et que le projet de charte en cautionne l’expression.  C’est un argument souvent répété.
La première interprétation est farfelue, mais la deuxième mérite plus d’attention.  Seulement, elle se révèle vite bien faible, pour peu qu’on y prête une analyse un peu moins superficielle.  Voyons un peu…

Toujours en admettant les allégations de Mme Elkouri que notre société connaisse une augmentation d’actes islamophobes, si ceux-ci sont le résultat d’une libération de la parole raciste (ou plutôt antireligieuse), alors il y aurait tout lieu de s’inquiéter qu’il n’y ait pas de débat national sur la religion et la laïcité, plutôt que le contraire.  Je m’explique.  Si un sentiment de crainte face à l’islam court parmi la population et que nous décidons de l’étouffer, alors l’effet produit sera contraire à ce que nous désirons : la parole muselée est une parole frustrée, qui cherchera d’autres moyens de s’exprimer qu’au travers un encadrement démocratique et civique des manifestations religieuses.  Cette parole réprimée ne disparaitra pas et nous risquons plutôt de voir émerger des «solutions» plus radicales, comme l’éclosion de partis réellement d’extrême-droite et xénophobes, qui se feront du capital politique en promettant de répondre vigoureusement à ces craintes.

C’est d’ailleurs ce que nous observons aujourd’hui dans tous les pays européens, où les tensions religieuses sont en augmentation et où il n’existe pourtant aucun débat sur la charte du PQ.  Des sociétés très diverses où, pour certaines, on rejette même complètement toute notion de laïcité.  Voilà pourtant le genre de réponses vers lesquelles se tournent les citoyens à qui on dit de taire leurs craintes légitimes concernant l’explosion de revendications religieuses et communautaristes dans leurs quartiers, leurs écoles et leurs institutions, craintes qu’on s’empresse de délégitimer moralement : ces réponses se nomment Front national en France, British national party et English defense league en Angleterre, ou encore Ligue du Nord en Italie, etc.  Laïcité institutionnalisée ou non, le musellement des craintes citoyennes et les tentatives de culpabilisation qui l’accompagnent sont certainement beaucoup plus responsables d’une augmentation des frustrations et de la montée de partis anti-immigrationnistes.  Beaucoup plus, en tout cas, que ne le serait la propagation mystérieuse et soudaine d’un virus islamophobe encouragée par l’action d’une poignée de politiciens à qui on semble prêter énormément de pouvoir.  (Croyez-vous vraiment que Pauline Marois et Bernard Drainville soient si charismatiques?…)
Or, à voir avec quelle passion les Québécois ont débattu, puis en majorité appuyé l’idée d’une charte de laïcité, on peut croire que les frustrations commençaient à couver ici déjà et qu’il était plus que temps que nous ayons une conversation nationale à ce sujet.  Une conversation dont, cette fois-ci, les conclusions ne seraient pas écrites d’avance : c’est-à-dire à l’encre de fantasmes xénophobes.

Mais voilà.  Mme Elkouri et les inclusifs tentent plutôt de nous convaincre de remettre le couvercle sur la cocotte, sans apparemment se soucier de ce qu’ils laisseront y mijoter…

Ce point devrait déjà souffler à Mme Elkouri et consorts la superficialité de leur analyse.  Le fait est que de telles tensions apparaissent, au même moment, dans toutes les sociétés occidentales sécularisées, peu importe que celles-ci s’affirment laïques ou pas, et peu importent leurs grandes différences historiques, culturelles, ainsi qu’en termes de politiques d’immigration et d’intégration des minorités…  Bref, ce malaise entourant l’expression exacerbée des identités religieuses est si répandu aujourd’hui qu’on ne saurait y voir une conséquence de notre débat local sur la charte, et qu’on peut tout aussi difficilement y voir un problème inhérent à une culture québécoise majoritaire foncièrement raciste.

Par ailleurs, qu’il y ait simplement malaise parmi la population à l’égard de la religiosité exacerbée (ce qui ne fait aucun doute) ou que ce malaise soit vraiment en train de se transformer en actes racistes, comment ne pas voir qu’un projet d’encadrement légal soit la meilleure amorce de solution possible?  Que faire d’autre : laisser aller?

Nous, francophones, avons cette manie bien française (et bien singulière en Amérique du Nord) de vouloir répondre aux tensions et aux conflits sociaux en choisissant de les encadrer civiquement, plutôt que de les ignorer en espérant qu’ils se régleront d’eux-mêmes.  C’est précisément ce que nous avons fait avec nos lois linguistiques, qui auront permis de donner un cadre rationnel à une situation qui tendait à se transmuer en violences sociales.  Quoiqu’on pense des tensions linguistiques au Québec, le fait demeure qu’elles existent.  Mais si je rentre dans un commerce et qu’on refuse de me servir en français aujourd’hui, je peux porter plainte et le commerçant pourra se défendre, le tout selon des règles claires et contestables devant la justice, plutôt que par une engueulade et un échange de coups de poings.  Quelle est la meilleure solution?

Or, c’est exactement ce que cherche à faire toute loi sur la laïcité, depuis la toute première en 1905.  On prend acte des conflits, violences et injustices que peuvent générer les tensions religieuses dans toute société et on cherche à formuler un cadre légal.  Le tout afin d’encourager les citoyens à mettre en exergue cet aspect conflictuel de leur identité, tout en sanctifiant leur liberté de conscience.  Surtout, on s’arrange pour que ces conflits puissent se régler dans un cadre plus civilisé que dans la rue, entre collègues ou entre patrons et employés.  C’est un compromis civique des plus démocratiques.

Mme Elkouri et consorts ont donc tout à l’envers et confondent causes et effets.  La laïcité ne crée pas les tensions religieuses, qui existent partout sans elle : elle cherche à les apaiser.  Il faudrait peut-être leur passer le mot.

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