Prix Condorcet-Dessaulles
Historique du Prix Condorcet-Dessaulles

Le Prix Condorcet a été institué par le Mouvement laïque québécois en 1993 pour souligner la contribution notoire d’une personne ou d’un groupe de personnes à la promotion et à la défense de la laïcité au Québec. Le nom de Condorcet rappelle la mémoire du philosophe, mathématicien et homme politique français Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743-1794). Chronologiquement, Condorcet est le dernier des grands philosophes encyclopédistes du siècle des Lumières. Comme député républicain et artisan de la Révolution française, il s’engagea activement dans la lutte pour le respect des droits humains, prit la défense de la liberté de conscience, du droit de vote pour les femmes, de la liberté de presse, du droit pour tout citoyen d’exercer la religion de son choix ou de n’en exercer aucune, pour la séparation de la religion et de l’État, pour la répartition égalitaire des richesses, et combattit l’esclavage, l’arbitraire judiciaire et la peine de mort. Condorcet est ainsi considéré à juste titre comme le penseur de la laïcité moderne et de la démocratie républicaine.

Monument de Condorcet à Paris
Photo : Micheline Beauregard
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Comme mathématicien et homme de science, on lui doit l’introduction dans les sciences humaines et politiques de la mesure objective et du calcul. Il fut également le premier à repenser le système d’éducation en fonction de ces valeurs d’avant-garde afin de le rendre accessible à tous. Il était convaincu que le progrès intellectuel et moral de l’humanité pouvait être assuré par une éducation bien orientée. Sa femme, Sophie de Grouchy, a également contribué à cette oeuvre remarquable. On lui doit un traité sur l’éducation et la morale ainsi que la traduction du texte de l’Américain Thomas Paine Les Droits de l’homme. Elle présida, avant et après la Révolution, un cercle regroupant les grands penseurs de l’époque. La détermination de l’engagement humaniste de Condorcet et sa lutte contre la tyrannie devaient faire de lui l’une des innombrables victimes de la Terreur de Robespierre. Des Cercles Condorcet ont été fondés en France comme lieux de réflexion et d’action laïque.
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Historique: les titulaires du prix
Le jury du Prix Condorcet-Dessaulles est constitué des membres du Conseil national du Mouvement Laïque Québécois.
Le Prix 2014 a été remis à Mme Louise Mailloux, philosophe. Par son engagement politique et ses nombreux textes et interventions en faveur de la laïcité au cours des dernières années qui lui ont valu une poursuite baîllon par les opposants à la laïcité, le MLQ salue l’importante contribution de Louise Mailloux à la promotion de la laïcité et de la liberté de conscience.
Le prix 2013 a été remis à M. Yvan Lamonde, pour l’ensemble de son œuvre et pour son apport inestimable à la défense de la laïcité. Nous publions ici l’hommage à Yvan Lamonde présenté par Michel Lincourt, membre du Conseil National du MLQ, et la réponse de monsieur Lamonde.
Le Prix 2012 a été remis à mesdames Christiane Pelchat et Caroline Beauchamp, deux éminentes juristes qui ont rédigé l’Avis du Conseil du Statut de la femme « Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes« .
Le premier prix (1993) a été décerné à Micheline Trudel qui fut l’une des pionnières, en tant qu’enseignante et parent bénévole, de l’implantation du cours de formation morale au primaire. Son investissement de temps et d’énergie dans le développement d’activités communautaires destinées à créer un sentiment d’appartenance chez les élèves exemptés de l’enseignement religieux est demeuré exemplaire.
Le second prix (1994) fut remis au Dr Henry Morgentaler, pour sa détermination à faire respecter le droit à la liberté de conscience dans les cas de grossesse non désirée. En faisant progresser le droit des femmes sur cette question, le Dr Morgentaler a contribué, pour le bénéfice de toute la société, à affranchir la conduite personnelle des diktats religieux.
La Centrale de l’enseignement du Québec, aujourd’hui Centrale des syndicats du Québec, est le titulaire du troisième prix Condorcet (1995). Il lui a été décerné pour souligner la prise de position de la CEQ en faveur de laïcisation du système scolaire, tant au niveau des structures que de l’enseignement, position qui a grandement contribué à relancer et alimenter le débat sur l’école laïque.
Le prix Condorcet 1996 a été décerné à Louise Laurin, porte-parole de la Coalition pour la déconfessionnalisation du système scolaire. Mme Laurin a joué un rôle déterminant et de premier plan dans la mise sur pied de cette coalition qui regroupe une quarantaine d’organismes. Elle a également été à l’origine d’un sondage qui a montré que 88 % de la population québécoise préfère des écoles communes et laïques plutôt que des écoles confessionnelles.
En 1997, le Mouvement laïque a décerné son prix de façon posthume à l’Institut Canadien de Montréal. Cet organisme laïque a été fondé en 1844 pour poursuivre les idéaux républicains des Patriotes et résister à l’emprise du clergé de l’époque sur les consciences. L’Institut organisait des conférences, gérait une importante bibliothèque et réclamait l’instauration d’un système scolaire public et laïque. La répression cléricale a toutefois eu raison de L’Institut en 1884, à la suite de la célèbre « affaire Guibord ». Le MLQ a voulu ainsi illustrer la continuité historique des revendications laïques au Québec. Une plaque est installée sur l’emplacement de la sépulture de Guibord au cimetière Côtes-des-Neiges.
1998 marquait le cinquantième anniversaire de la signature du manifeste du Refus global, oeuvre libératrice lancée par Paul Émile Borduas et 15 autres artistes pour dénoncer l’obscurantisme politique et clérical dans lequel baignait le Québec dans les années d’après guerre. Le prix Condorcet 1998 leur revenait afin de souligner leur geste courageux, considéré comme un précurseur lointain de la Révolution tranquille. Une plaque commémorant ce prix est exposée au musée d’art du Mont-Saint-Hilaire.
Le 6 février 2000, le Prix Condorcet 1999 a été décerné au Comité des orphelins et orphelines institutionalisés de Duplessis en raison de sa dénonciation publique de l’alliance ayant existé entre la hiérarchie catholique et le gouvernement pour financer avec des fonds publics des institutions religieuses aux dépens et à l’encontre des droits des orphelins et orphelines au respect, à la dignité et à l’intégrité de leur personne.
Le Prix Condorcet 2000 a été décerné le 22 octobre 2000 à Jacques Hébert. En tant qu’auteur, éditeur et sénateur, Jacques Hébert a toujours défendu les valeurs de l’humanisme laïque.
Le 25 novembre 2001 le MLQ a remis le Prix Condorcet 2001 à Pierre Bourgault, militant politique, auteur polémiste, journaliste et défenseur de longue date de la laïcité, bien connu pour ses propos de libre penseur.
Le 8 décembre 2002, le MLQ remettait pour l’année 2002 le dixième Prix Condorcet à messieurs Jacques Godbout et Jacques Mackay à titre d’anciens présidents du Mouvement laïque de langue française (MLF) dont les actions en faveur d’une société laïque au Québec se sont déroulées de 1964 à 1969. C’est à cette époque que le MLF obtenait l’institution du mariage civil et qu’il participait à la Commission Parent pour la réforme de l’éducation jusqu’alors entre les mains des communautés religieuses. La plaque commémorative du prix est conservée au Service des archives et de gestion des documents de l’Université du Québec à Montréal, dépositaire des archives du MLF.
À l’occasion de la remise du Prix Condorcet 2003, le Mouvement laïque québécois a rendu hommage à l’exceptionnelle contribution de madame Janette Bertrand à l’éducation de citoyens libres et responsables.
Le prix Condorcet 2004 est remis à Rodrigue Tremblay. Dans ses ouvrages et ses conférences sur l’économie et la politique, le professeur Tremblay dénonce vigoureusement l’intégrisme religieux, le militarisme et l’impérialisme qui envahissent nos institutions politiques. Les idées humanistes et républicaines qu’il défend représentent la seule alternative aux intégrismes qui nous menacent de toutes part. Provenant d’un économiste, ce discours apporte une dimension nouvelle et inédite au concept de laïcité dans nos institutions.
Le 20 novembre 2005, le Prix Condorcet 2005 est décerné à Paul Bégin. Comme ministre de la Justice, en 1995, il a fait adopter une modification à la Charte des droits et libertés de la personne pour interdire la discrimination basée sur l’âge des personnes en matière d’assurances. En 2001, après un jugement en première instance favorable au port du Kirpan à l’école, il dut se battre et imposer au service juridique de son ministère d’aller en appel contre cette décision. Nous lui devons l’institution de l’union civile, et les modifications au Code civil qui en découlent. Redevenu simple citoyen en 2003, Paul Bégin est demeuré un militant dans l’âme. Il s’est fait remarquer notamment par un vibrant plaidoyer contre les tribunaux religieux et pour la prédominance absolue des lois civiles sur les lois religieuses.
En 2006, le Conseil national du MLQ a décidé, pour souligner de façon spéciale ses 25 ans d’existence et les luttes qu’il a menées, d’attribuer le Prix Condorcet 2006 à Daniel Baril, un de ses membres fondateurs, qui dès la première assemblée générale suivant la fondation du Mouvement laïque québécois en est devenu le président et qui en a été président à plusieurs reprises, à des moments clés. Depuis plusieurs années, Daniel Baril est un ardent défenseur de la laïcité et de la défense des droits et libertés des citoyens du Québec, grâce à sa participation à d’innombrables colloques, débats et conférences, ainsi qu’à ses nombreuses publications sur ce sujet. Avant de devenir le premier président élu du MLQ en 1981, M. Baril avait été militant de l’Association québécoise pour le droit à l’exemption de l’enseignement religieux (AQADER).
Le prix Condorcet 2007 a été décerné à Yolande Geadah, auteure de Accommodements raisonnables; droit à la différence et non différence de droits, publié cette année chez VLB. On lui doit aussi les volumes Femmes voilées, intégrismes démasqués et La prostitution : un métier comme un autre ? Yolande Geadah a également défendu des positions laïques à de nombreuses reprises dans des textes de journaux et dans plusieurs débats télévisés.
Le Prix Condorcet-Dessaulles 2008 est décerné à Danielle Payette.
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Lauréats
2015 Me Luc Alarie
2012 Christiane Pelchat et Caroline Beauchamp
2011 Syndicat de la Fonction publique du Québec
2010 Aucun prix
2009 Guy Rocher
2008 Danielle Payette
2007 Yolande Geadah
2006 Daniel Baril
2005 Paul Bégin
2004 Rodrigue Tremblay
2003 Janette Bertrand
2002 Mouvement laïc de langue française
2001 Pierre Bourgault
2000 Jacques Hébert
1999 Comité des orphelins et des orphelines de Duplessis
1998 Signataires du Refus Global
1997 Institut Canadien de Montréal
1996 Louise Laurin
1995 CEQ / Centrale des Enseignants du Québec
1994 Dr. Henry Morgentaler
1993 Micheline Trudel
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Commémorations
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2015 : Me Luc Alarie

Le Mouvement laïque québécois souhaite honorer cette année Maître Luc Alarie qui exerce sa pratique principalement dans le secteur du litige civil et commercial ainsi qu’en droit administratif. Il a été appelé à plaider régulièrement devant les tribunaux civils et administratifs et à représenter de nombreux clients dans les domaines de la responsabilité civile générale, notamment celui des droits de la personne des droits de la personne, des assurances, du travail, les recours spéciaux tels l’injonction, le recours collectif.
Me Luc Alarie a participé aux travaux sur la réforme du code de procédure civile et il a plaidé plusieurs dossiers qui ont amené des changements législatifs, notamment en matière d’assurance invalidité, en droit du travail et en droit de l’environnement.
Les droits de la personne avant toute chose est la règle que se sont donnés les avocats du cabinet Alarie Legault dans la prestation de leurs services professionnels.
Par son engagement professionnel et social et au travers des nombreuses causes défendues au nom du Mouvement laïque québécois en faveur de la neutralité de l’État et du respect des droits démocratiques au cours des dernières années, celui-ci couronné par l’éclatante victoire en Cour suprême dans la cause de la prière à Saguenay, nous voulons souligner l’importante contribution de Luc Alarie à la promotion de la laïcité et de la liberté de conscience.
Le Prix Condorcet-Dessaulles a été institué par le Mouvement laïque québécois en 1993 pour souligner la contribution marquante d’une personne ou d’un groupe de personnes à la promotion et à la défense de la laïcité au Québec.
Nicolas de Condorcet (1743-17940), rappelons-le, était un grand philosophe politique et économiste, mathématicien et homme politique français, il s’engagea activement dans la lutte pour le respect des droits humains, prit la défense de la liberté de conscience, du droit de vote pour les femmes, de la liberté de presse, du droit pour tout citoyen d’exercer la religion de son choix ou de n’en exercer aucune, pour la séparation de la religion et de l’État, pour la répartition égalitaire des richesses. Condorcet est ainsi considéré à juste titre comme le penseur de la laïcité moderne et de la démocratie républicaine.
Dans le Québec du XIXe siècle, Louis-Antoine Dessaulles, (1819-1895) essayiste et homme politique, neveu de Louis-Joseph Papineau et membre de l’Institut canadien de Montréal, mena un combat inspiré du même idéal, en faveur de la liberté de pensée. Il affrontait le cléricalisme ultramontain qui prétendait alors constituer le pouvoir ecclésiastique en véritable État dans l’État. Son action et son oeuvre font de lui un fils spirituel de Condorcet en terre québécoise.
Avant de passer la parole à Daniel Baril qui vous parlera de Luc Alarie, qui ont initié l’avènement du MLQ je veux souligner les salutations de M. Guy Rocher, Rodrigue Tremblay, Caroline Beauchamp anciens lauréats du prix qui ne peuvent être présents aujourd’hui ; se sont excusées la présidente de la CSQ et du SFPQ. Je salue ici la présence de Yvan Lamonde, Daniel Baril, et Micheline Trudel et d’un ancien président du MLQ, M. Henri Laberge.
Lucie Jobin, présidente du MLQ

Daniel Baril, Me Luc Alarie et Lucie Jobin, Présidente du MLQ
REMERCIEMENTS
Je remercie le Mouvement laïque québécois et les membres du Conseil national de l’honneur qu’ils me font par l’attribution du Prix-Condorcet-Dessaulles 2015 après la victoire en faveur de la laïcité des institutions publiques devant la Cour suprême du Canada dans le dossier sur le caractère discriminatoire de la prière aux assemblées municipales.
Cette victoire résulte d’un long cheminement qui a commencé en 1988 avec le dépôt d’une première plainte auprès de la Commission des droits de la personne (la « Commission) » dénonçant le caractère discriminatoire de la prière au conseil municipal d’Outremont. Après deux ans d’enquête, la Commission avait adopté à la majorité une résolution demandant à la ville de cesser la récitation de la prière aux assemblées du conseil. Vu le refus du conseil municipal, la Commission avait saisi le Tribunal des droits de la personne (TDP) de la plainte pour ensuite s’en désister 13 ans plus tard en 2001 après que le nouveau conseil municipal ait décidé de l’abolir.
Entre-temps, j’avais porté personnellement une plainte similaire en 1996 contre la Communauté urbaine de Montréal. Après quatre ans d’enquête de la Commission, la CUM a voté à la majorité le maintien de la récitation de la prière à l’encontre de la recommandation de la Commission. En fait, le litige n’a jamais été résolu par le Tribunal parce que la Commission a refusé de procéder préférant attendre la dissolution de la CUM avec les fusions municipales le 1er janvier 2002 et d’éviter de faire un procès.
En juin 2001, c’est au tour de Danielle Payette, membre du MLQ et résidente de Laval, de porter plainte à la Commission contre la récitation de la prière au conseil municipal. Après enquête, la Commission saisit le TDP 3 ans plus tard en 2004. Un premier procès se tient en juin 2006, 18 ans après la première plainte de 1988 à Outremont et on obtient un jugement favorable en septembre 2006. Le TDP ne manque pas alors de souligner le rôle du MLQ :
[44] Il ne faut pas minimiser le rôle des organismes qui portent plainte à la Com-mission pour le compte d’une victime, ni le rôle des avocats qui les représentent. Les ressources souvent limitées de ces groupes voués à la défense des droits et libertés de la personne ne devraient pas les dissuader ni les empêcher d’accomplir leurs fonctions spécifiques de protection. Au contraire, les articles 74 et 116 de la Charte doivent être interprétés de manière à encourager ces groupes à remplir leur mission de défense.
[45] La Commission n’aurait pu, à elle seule, présenter au Tribunal tous les éléments nécessaires à la solution complète du litige, n’eût été de la présence et de l’implication du procureur du MLQ.
Malgré le jugement obtenu contre Ville de Laval et un rappel par la Commission à toutes les municipalités de cesser la pratique discriminatoire, d’autres plaintes ont dû être portées notamment contre Verdun, Trois-Rivières et Saguenay en 2007. Si Verdun et Trois-Rivières ont abandonné la pratique, le maire de Saguenay, Jean Tremblay, a alors décidé de mener un combat religieux en utilisant ses fonctions et les ressources de la ville.
Dans cette affaire de Saguenay, on a encore fait face aux réticences de la Com-mission : l’enquêteur a refusé d’enquêter sur la plainte de M. Simoneau contre l’exposition des symboles religieux pour s’en tenir à la seule question de la prière. Après le refus obstiné de Saguenay de se plier au jugement rendu à Laval, la Commission baisse les bras et laisse la victime de discrimination, M. Simoneau, à son propre sort. Le MLQ a dû prendre seul la relève en 2008 pour saisir le TDP d’un recours, faire le procès en 2009 et 2010 et obtenir un jugement favorable en février 2011.
On sait que la Cour d’appel a renversé le jugement du TDP en mai 2013 en faisant appel au principe de la « neutralité (dite) bienveillante de l’État » de manière à sauvegarder un héritage religieux catholique dans le fonctionnement des institutions publiques.
Vingt-sept ans après le dépôt de la première plainte en 1988, la Cour suprême a finalement rétabli à l’unanimité (9 juges sur 9) le jugement du Tribunal sur la prière au conseil municipal de Saguenay en avril 2015.
Le déroulement de la contestation de la prière au conseil municipal démontre bien la difficulté de faire reconnaître le principe de la nécessaire laïcité de l’État et qu’il faut demeurer vigilant devant toutes les tentatives des gouvernements à exercer un contrôle sur la liberté de conscience en faisant appel à des valeurs morales ou à des préjugés religieux à l’encontre des valeurs d’égalité et de dignité que l’on retrouve dans nos Chartes des droits et liberté. Le crucifix au-dessus du siège du président à l’Assemblée nationale est un exemple patent de la volonté des députés de maintenir, à l’instar de la Cour d’appel, un ensemble de valeurs dites historiques de la société québécoise comme si elles étaient toutes compatibles avec les valeurs inscrites dans les chartes des droits.
Je dois dire également que je suis très honoré de recevoir le Prix Condorcet-Dessaulles parce que je le vois comme étant une forme d’achèvement dans l’exercice de ma liberté de conscience dans ma vie personnelle, familiale et professionnelle. Mon militantisme a d’ailleurs débuté avec la cellule laïque que j’ai formée avec ma conjointe et nos deux enfants. On s’est marié en 1970 à l’époque où le mariage civil venait tout juste d’être reconnu et qui pouvait être célébré par un célébrant laïque. Nos enfants ont ensuite suivi notre parcours familial en matière de liberté de conscience en n’étant pas baptisés et en étant exemptés de l’enseignement religieux pour être libres de choisir leurs propres valeurs.
C’est pourquoi je suis devenu membre de l’AQADER, le précurseur du MLQ, qui avait alors gagné une première bataille avec la reconnaissance du droit à l’exemption de l’enseignement religieux dans les années 70 et qui réclamait l’enseignement moral à l’école publique. C’était un cheminement naturel pour revendiquer plus tard la laïcité des institutions publiques d’où la création du Mouvement laïque québécois dont j’ai été l’un des membres fondateurs en 1981.
Je me rappelle une anecdote en 1979 où j’avais plaidé pour l’AQADER l’autorisation d’exercer un recours collectif contre l’ancienne Commission des écoles catholiques de Montréal sur le droit à l’exemption de l’enseignement religieux et le droit d’obtenir des services en enseignement moral dans chaque école publique. L’assistance dans la salle d’audience avait sorti ses chapelets pour manifester son opposition. Le même manège s’est répété 30 ans plus tard à Saguenay en 2009 lorsque l’évêque du diocèse est venu s’assoir dans la salle d’audience avec son habit d’apparat et son crucifix dans le cou après que j’aie obtenu du Tribunal le retrait de la salle d’audience du crucifix suspendu au-dessus du banc des juges. Comme quoi le lobby religieux est toujours présent pour tenter d’influencer le fonctionnement des institutions de l’État et pour s’opposer à tout changement en faveur de la liberté de conscience.
En 1983, une Commission scolaire catholique à Trois-Rivières, après avoir tenté d’assurer l’enseignement moral par les soins bénévoles d’une religieuse, s’adresse à la Cour supérieure ne dispenser l’enseignement moral que dans certaines écoles seulement et de transférer d’école les enfants pour lesquels l’exemption était demandée Je plaidais alors le droit des enfants de fréquenter l’école publique la plus rapprochée de leur résidence peu importe leurs convictions religieuses et comme le prévoyait d’ailleurs la réglementation.
La Cour supérieure a conclu que le droit de recevoir l’enseignement moral ne pouvait s’appliquer à toutes les écoles publiques. La Cour d’appel, comme dans le dossier de Saguenay 30 ans plus tard, n’y a pas vu de discrimination fondée sur le droit à la liberté de conscience : « Les appelants ont choisi pour leur enfant l’enseignement moral plutôt que l’enseignement religieux. Il ne s’agit pas, que je sache, d’antithèses. L’une s’accommode fort bien de l’autre et rien ne permet de croire, a priori, que le choix de la morale exclut celui de la religion ou celui de la religion celui de la morale (juge Vallerand).» Pour la Cour d’appel, l’enseignement moral ne pouvait donc être autre chose que religieux.
La Cour suprême du Canada, au début de l’entrée en vigueur de la Charte canadienne et probablement en raison de l’article 93 sur les écoles confessionnelles, a refusé d’entendre l’appel. Il a fallu attendre en 1997 pour obtenir le retrait de l’article 93 et le remplacement éventuel des commissions scolaires confessionnelles par des commissions scolaires linguistiques. Le cheminement vers l’école laïque n’est pas encore terminé avec l’instauration du cours ÉCR où l’État préfère encore transmettre la culture des religions majoritaires plutôt que les valeurs fondamentales des Chartes des droits.
Puisqu’il s’agit ici du Prix Condorcet-Dessaulles, je trouve pertinent de mentionner qu’en 1988, j’ai été l’initiateur du Cercle Condorcet au sein du MLQ. Il s’agissait, à l’instar des Cercles Condorcet en France, d’organiser des discussions, des études et des débats sur l’actualité. L’analyse des enjeux sociaux était centrée sur la raison et sur la primauté des droits et libertés fondamentaux. Pour ne citer que quelques débats, la première conférence publique du Cercle en mai 1989 avec Claude Julien, l’ancien directeur du Monde diplomatique, s’intitulait : « Réinventer la démocratie dans un monde en mutation ». Jacques Parizeau avait suivi en février 1990 avec un débat sur le projet d’une future constitution laïque pour le Québec . Dr Jacques Mackay, ancien président du MLF créé en 1961 et Prix Condorcet en 2002, avait enchainé en avril 1990 avec le thème de « La laïcité constitue une valeur d’avenir » Dr Mackay nous disait : « La laïcité ouvre l’esprit à la diversité des influences. Elle s’imposera d’autant plus que coexisteront des modes de vie et de pensée différents ». Il ajoutait :
« La laïcité est une avenue extrêmement riche à deux niveaux. D’abord au niveau interculturel. C’est un enrichissement collectif d’envisager les choses de cette façon. Ensuite au niveau politique, dans le bon sens du terme. C’est en effet concrétiser une ouverture qui nous a un peu manqué, à nous, Québécois. Nous n’avons pas toujours eu un terrain d’accueil qui profite aux enfants des autres cultures. C’est un des facteurs qui n’a pas aidé à l’intégration des enfants des autres cultures. C’est un des facteurs qui n’a pas aidé à l’intégration des populations immigrantes. Je vois donc beaucoup de mérite à l’avenue de la laïcité. D’autant plus que voilà une façon d’entrer dans un débat public qui ne peut pas ne pas avoir d’écho au moment même où tout le monde parle de l’intégration des minorités culturelles. »
Le TDP, dans l’affaire Saguenay, a tenu des propos tout à fait semblables en 2011 :
[268] Le Tribunal s’interroge enfin sur les conséquences potentielles de l’exclusion de citoyens à un moment et dans une salle où tous sont invités à venir participer aux activités de la vie démocratique municipale. Quelles que soient leurs convictions en matière religieuse, tous doivent en effet avoir la possibilité de participer pleinement à de telles activités, voire d’accéder aux charges publiques. Or, bien que monsieur Simoneau n’ait exprimé aucune intention en ce sens, il est difficile d’imaginer comment un citoyen athée, ou d’une autre confession religieuse, qui souhaiterait accéder à des fonctions de conseiller municipal ou de maire, pourrait le faire dans ce contexte fortement religieux imprégné par le catholicisme.
[334] La récitation de la prière et l’exposition de symboles religieux dans les salles où se déroulent les assemblées publiques du conseil municipal témoignent de la volonté du maire, des conseillers municipaux et des principaux administrateurs de la Ville de Saguenay d’imposer délibérément et de façon intentionnelle leurs vues religieuses à l’ensemble de la population qu’ils sont censés représenter alors que la nature même de leurs fonctions s’oppose vigoureusement à la promotion des convictions religieuses qu’ils ont choisies. Il s’agit d’une atteinte illicite et intentionnelle au sens de la Charte, et dont la gravité est accentuée par le déséquilibre des forces en présence dans la mesure où il s’agit pour un citoyen, à titre individuel, de faire valoir ses droits à l’encontre d’une municipalité, représentant le pouvoir public.
En novembre 1989, le Cercle Condorcet prenait position en faveur de la décriminalisation de l’avortement et son accès libre et gratuit au Canada. En juin 1990, le Cercle Condorcet tenait une table ronde sur La langue et l’intégration des immigrants Enfin, autre événement à souligner fut la participation de Michèle Sirois à l’Atelier de Cherbourg des Cercles Condorcet français sur le thème des exclusions dans le domaine de l’éducation.
Bien que les activités du Cercle Condorcet se sont estompées en 1993, il serait intéressant que le MLQ reprenne la formule sous une forme peut-être plus cybernétique pour soutenir le débat sur la laïcité comme condition essentielle à l’exercice en pleine égalité du droit à la liberté de conscience dans une société de plus en plus diversifiée.
Je suis donc particulièrement heureux de recevoir le Prix Condorcet-Dessaulles alors qu’à titre de président du Cercle Condorcet et du MLQ en 1993, j’avais été aussi l’instigateur de la création du Prix pour la promotion de la laïcité au Québec. Je pense en particulier au Dr Morgentaler à qui j’ai eu le plaisir de remettre le Prix Condorcet 1994 pour son engagement indéfectible en faveur du droit des femmes à exercer leur libre choix en matière de procréation.
N’oublions pas que Dr Morgentaler, bien qu’il ait été acquitté par un jury, a été déclaré coupable par la Cour d’appel en 1974, sans nouveau procès, et condamné à la prison pour avoir pratiqué un acte médical que la Cour suprême a subséquemment décrit comme un acte nécessaire à la sécurité et à la dignité des femmes, ce qui a mis fin aux comités thérapeutiques des hôpitaux catholiques.
Je terminerais en vous citant quelques interventions du MLQ auxquelles j’ai activement participé :
En 1987, j’avais rencontré le sénateur Jacques Hébert (Prix Condorcet 2000) pour contrer l’adoption d’une loi en faveur de l’Opus Dei lui accordant des privilèges pour garder secret son fonctionnement interne et son financement que l’État subventionne à même des crédits d’impôt.
En 1988, à la Cour municipale de Montréal, j’obtenais que l’ancien président du MLQ ne soit pas jugé dans une salle d’audience ornée d’un crucifix au-dessus de la tête du juge. Depuis cette date, tous les crucifix ont été retirés des salles d’audience de la Cour municipale.
En 1993, je saisissais au nom du MLQ la Commission des droits de la personne sur l’utilisation de la Bible dans les tribunaux pour la prestation du serment, ce qui a amené le ministère de la justice à modifier la loi en 1994 pour ne prévoir que la seule prestation de l’affirmation solennelle dans les domaines de compétence provinciale.
En 1993, j’intervenais auprès de la Commission des droits de la personne et du Directeur général des élections afin qu’une liste électorale unique et permanente soit constituée pour les élections provinciales, municipales et scolaires de manière à éliminer toute référence à l’appartenance religieuse des électeurs lors des élections scolaires.
Toujours en 1993, j’intervenais à nouveau auprès de la ministre de l’éducation pour l’abolition des comités catholique et protestant du Conseil de l’éducation et je soumettais la candidature d’une personne athée comme candidate à un des postes du Conseil supérieur de l’éducation.
Lors de l’élection scolaire de 1994 à la CECM, plus de 20,000 électeurs avaient été exclus de la liste électorale parce qu’ils étaient classés « autres » que catholiques ou protestants. Les candidats de l’Association des parents catholiques avaient alors été élus au détriment de ceux du MEMO. Nous avions aussi obtenu qu’une Commission d’enquête publique examine tout le processus électoral des commissions scolaires confessionnelles qui détenaient le monopole absolu sur les écoles publiques.
Autre anecdote, lors de l’élection scolaire de 1994, je me souviens m’être présenté au bureau de votation avec ma conjointe pour exercer notre droit de vote. Notre fille Marilou, qui n’avait pas encore le droit de vote, nous accompagnait. On voulait lui montrer l’importance de voter, mais on était loin de se douter que ce droit nous serait refusé en raison de nos croyances religieuses et que notre fille en serait témoin.
En 2004, je suis intervenu en Cour suprême du Canada au nom du MLQ sur le Renvoi concernant la loi sur le mariage des personnes de même sexe. Tout en appuyant le projet de loi, son article 2 prévoyait accorder un privilège aux célébrants religieux les dispensant de célébrer le mariage civil autorisé par la loi, mais qui serait contraire à leurs convictions religieuses.
J’ai aussi au fil des années fait de nombreuses représentations au nom du MLQ afin d’obtenir la libéralisation de la célébration des mariages de telle manière que les mariages peuvent depuis plus de 10 ans être célébrés par toute personne et en tout lieu. La question des célébrants religieux qui refusent de célébrer des mariages civils à des personnes qui y ont droit est donc devenue assez théorique compte tenu des nouvelles règles de célébration.
En citant la Cour suprême dans Saguenay, on peut constater que la société a fait un pas de plus vers la reconnaissance de la neutralité réelle de l’État et de la liberté de conscience des incroyants :
134…Telle qu’elle est perçue par la cour (d’appel), la neutralité (dite bienveillante) obligerait en l’espèce à tolérer la profession par l’État d’une croyance religieuse bien identifiée, pour des raisons de tolérance envers son histoire et sa culture. Je ne crois pas que ce soit là le sens de la neutralité réelle de l’État en matière de liberté de conscience et de religion.
137… La cible de la neutralité réelle n’est pas la stricte autonomie de l’État par rapport aux perspectives religieuses. L’objectif de la neutralité est plutôt de faire en sorte que l’État demeure ― en fait et en apparence ― ouvert à tous les points de vue, sans égard à leur fondement spirituel. Loin de viser l’autonomie, la neutralité réelle exige que l’État ne favorise ni ne défavorise aucune religion et s’abstienne de prendre position sur ce sujet. Or, même « inclusive », une pratique religieuse étatique risque néanmoins d’exclure les incroyants; sa conformité avec la Charte québécoise ne dépend pas de son degré d’inclusion, mais de son caractère exclusif et de ses effets sur la capacité du plaignant d’agir en conformité avec ses croyances.
L’expérience a démontré que l’activisme judiciaire mené par le MLQ peut donner des résultats tangibles même lorsque les tribunaux ne nous ont pas donné rai-son. Cela a permis de dénoncer des atteintes à la liberté de conscience par l’État, de mettre en évidence la discrimination dans les services publics et d’amener le législateur à apporter des correctifs.
J’ai fêté mon anniversaire dernièrement, j’ai maintenant 70 ans, J’ai donné des milliers d’heures en 40 ans de militantisme pour témoigner de mes convictions. Mon plus grand souhait c’est que de jeunes gens prennent la relève, agissent selon leurs convictions profondes, ne se découragent pas face à un échec. Il faut de la persistance, de la patience et accepter la lenteur de l’évolution des mentalités.
Tout commence par notre liberté de penser, notre liberté d’expression, notre liberté d’association. Ces droits nous ont été légués par d’autres bien avant nous, hommes et femmes, engagés dans de multiples luttes afin de provoquer des changements dans notre société à travers notre histoire.
Ces changements ne se sont pas faits tout seul. Il a fallu des gens de convictions prêts à s’engager à long terme pour débattre de leurs idées avec de féroces opposants toujours convaincus de posséder la vérité. Il faut accepter que les changements sociaux ne se font pas à la vitesse d’un tweet. Dans la jeune trentaine quand j’ai commencé à militer, j’avais une profession mais pas de salaire garanti, j’étais à mon compte, j’avais une famille, deux enfants, une hypothèque et une auto à payer, des loisirs à planifier comme bien des jeunes de la présente génération. C’est très bien d’accompagner les enfants à leur joutes d’hockey, aller les reconduire et les chercher à la garderie, au cours de musique, de natation mais l’essentiel ne réside t-il pas aussi dans les valeurs de la société dans laquelle ils vivent et vivront avec leurs propres enfants. Nous avons un héritage à leur laisser, par notre exemple de citoyenneté et notre engagement à veiller sur leurs droits et leur sécurité dans une société libre et démocratique.
Luc Alarie
29 novembre 2015
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2012 : Christiane Pelchat et Caroline Beauchamp
Remise du prix Condorcet-Dessaulles, le 18 novembre 2012 par madame Lucie Jobin, présidente du MLQ.
Madame Pelchat étant à l’étranger, c’est madame Diane Guilbault qui reçoit le prix en son nom.
Allocution de monsieur Daniel Drouin, vice-président du MLQ
Madame Guilbault , (madame Pelchat) et madame Beauchamp, chers invités
Je tiens à souligner la présence de M. Daniel Baril et M. Pierre de Bellefeuille du SFPQ anciens lauréats du prix Condorcet-Dessaulles
M. Guy Rocher,M. Rodrigue Tremblay Mme Danielle Payette, Mme Yolande Geadah et Mme Louise Chabot dela CSQ se sont excusés et tiennent à féliciter les lauréates du prix 2012.
Le Mouvement laïque québécois souhaite honorer cette année deux personnes qui ont mis de l’avant le rôle clé de la laïcité, comme principe essentiel à l’atteinte de l’égalité réelle entre les hommes et les femmes dans la société civile dans la rédaction de l’Avis du CSF :Affirmer la laïcité : Un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.
Cet avis a d’ailleurs été rendu public, le jour même où nous remettions le prix Condorcet-Dessaulles au Syndicat de la fonction publique du Québec en mars 2011.
Ces deux juristes qui ont déjà été honorées à plusieurs reprises, méritent aujourd’hui de recevoir le prix Condorcet-Dessaulles 2012.
Madame Christiane Pelchat s’est toujours employée à défendre une société plus juste, députée à l’Assemblée nationale de 1985 jusqu’en 1994, par la suite, elle œuvre dans des organismes internationaux en Afrique et à Haïti à titre de chargée de mission axée sur la formation des femmes et leur accès aux lieux de pouvoir.
Présidente du Conseil du statut de la femme de 2000 à 2011, période durant laquelle, deux avis importants furent présentés sur l’égalité entre les femmes et les hommes en lien avec la liberté religieuse et la laïcité, actuellement Déléguée générale du Québec au Mexique, est représentée aujourd’hui par madame Diane Guilbault, militante laïque et féministe, qui a œuvré, elle aussi au Conseil du statut de la femme.
Madame Caroline Beauchamp, juriste mais aussi auteur de Pour un Québec laïque, édité aux Presses de l’université Laval à l’hiver 2011, nous présente une version remaniée de l’Avis du conseil du statut de la femme publié en mars 2011.
Par sa formation de juriste en droit constitutionnel, les chartes n’ont plus de secrets pour elle mais aussi par sa volonté et son désir de rendre plus accessible ce qui semble complexe, elle utilise sa créativité, ses connaissances et ses compétences afin de réaliser des projets remplis de passion pour faire avancer la société québécoise telle la laïcité!
Maintenant, Daniel Drouin, vice-président du MLQ, tient à souligner et commenter certains ponts de l’Avis :
Le débat sur laïcisation de l’État est toujours en cours au Québec et l’avènement du gouvernement Marois suppose que nous aurons à intervenir encore et encore pour toujours mieux promouvoir cette démarche collective.
Ainsi que le soulignent judicieusement les procureurs de Ville Saguenay et de son maire, il n’y pas de déclaration de laïcité au Canada, et par voie de conséquence, au Québec. Par contre le préambule dela Chartecanadienne énonce que « le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit. » N’ayant pas adhéré àla Loide 1982 sur le Canada en raison de motifs qui sont toujours pertinents et actuels, le Québec se retrouve depuis sans constitution. C’est un fait rare dans l’actuelle communauté des nations. Dans ce contexte, comment ne pas chercher à se définir, à s’orienter selon les valeurs démocratiques qui font consensus dans la population? Pourquoi demeurer dans l’attente ou l’inaction si nous voulons évoluer vers une définition d’un État véritablement représentatif de sa population.
Le gouvernement Charest n’a eu cesse de freiner les ambitions des Québécois. Il n’a eu cesse de tourner le dos à ses citoyens qui réclamaient meilleure justice sociale ainsi que le respect de leurs valeurs démocratiques. Cette population est viscéralement irritée lorsque, pour des motifs religieux, l’État fait fi de ces valeurs, dont notamment le principe d’égalité des sexes, entre les femmes et les hommes.
Heureusement, il y a de ces organismes et personnes qui veillent au grain et qui réagissent en offrant des perspectives progressistes et en sachant attaquer les valeurs sociales rétrogrades. C’est ainsi qu’en septembre 2007 le C.S.F. a publié l’avis intitulé « Droit à l’égalité entre les hommes et les femmes et libertés religieuses. » Le législateur Québécois a amendé ensuite, au cours de l’année 2008,la Charte Québécoiseafin d’y inclure ce principe. Il n’y a donc pas des lustres que ce principe fait partie intégrante de notre législation quasi constitutionnelle. Ce nouvel élément dans notre droit devrait servir à édifier une société plus égalitaire.
Dans la même veine, le CSF rendait public, en mars 2011, un Avis portant sur la laïcité de l’État. Nous y avons remarqué une position ferme et solide en faveur d’une laïcité sans qualificatifs. À sa lecture, on comprend aisément pourquoi la laïcité ouverte est, de fait, la négation même du principe de la séparation de l’État et des Religions et\ou des diverses confessions religieuses. La laïcité ouverte échouerait lamentablement à assurer la protection des droits des femmes. Et justement, les croyances ou dogmes ne doivent en aucun cas mettre en péril ce principe toujours à concrétiser.
La série noire de revendications d’accommodements religieux est toujours présente et le deviendra encore plus si l’État abdique devant ses responsabilités, ainsi que ce fut la cas sous le précédent gouvernement. La culture des accommodements à tout prix parvient malheureusement à justifier qu’un établissement d’enseignement accepte de participer à l’ostracisme d’une enfant qui ne pourra, pour des motifs religieux, participer aux activités musicales organisées pour les élèves de sa classe! Pourtant, la socialisation des enfants passe par des activités communes et il doit y avoir un tronc commun à respecter, sauf pour des raisons purement objectives.
Ainsi que le souligne l’Avis du CSF, il doit y avoir une délimitation entre la vie privée et la vie en société. Les droits des uns ne doivent pas empiéter sur ceux des autres, il faut plutôt créer un équilibre entre ceux-ci, c’est élémentaire. Afin d’y parvenir, l’État doit montrer la voie et s’affirmer indépendant à l’égard des pressions toujours plus insistantes des lobby religieux. La liberté religieuse est sujette à des limites, ainsi que toutes les autres libertés d’ailleurs. Affirmer le contraire, c’est promouvoir la hiérarchisation des libertés et droits avec tous les risques que cela comprend, dont l’arbitraire et l’absolutisme.
La population du Québec se montre fière des progrès réalisés depuis des décennies et elle cherchera sans cesse à les protéger. Dans la poursuite de cette voie, il faut que la collectivité ait droit au chapitre et que les lois ne soient pas uniquement interprétées en faveur des libertés individuelles, puisqu’il faut tenir compte de l’intérêt commun aussi, de l’ordre public en somme.
L’Avis du C.S.F. fait le constat que la laïcité ouverte est un véritable piège pouvant nous entraîner dans un bourbier monumental en minant nos valeurs démocratiques. Pour contrer cela, il y est proposé de procéder à des amendements àla Charte Québécoisedes droits et libertés de la personne en y insérant l’énoncé suivant dans son préambule :
Considérant que l’État est laïque.
Puis, l’ajout d’un élément à l’article 9 de cette même Charte qui se lirait comme suit :
Les libertés et droits fondamentaux s’exercent dans le respect de la laïcité de l’État, des valeurs démocratiques et du bien général des citoyens du Québec.
Le Mouvement laïque québécois se réjouit de cette proposition. En mai 2010, nous avions intégré à notre Mémoire portant sur le Projet de loi 94 – projet qui consacrait la laïcité ouverte – un projet de loi allant dans le même sens. Les formulations sont différentes, soit. Toutefois, comme il y a convergence quant au principe essentiel, notre tâche consiste à poursuivre nos efforts pour atteindre cet objectif commun.
Il faut cesser de nourrir l’influence du religieux sur le politique entre le politique, car la laïcité ouverte porte bien souvent atteinte aux avancées de nombreux droits démocratiques.
Nos adversaires prétendent que les accommodements religieux sont exceptionnels et qu’il n’y a aucun risque à les accorder. De notre point de vue, c’est de la foutaise. Nous constatons qu’ils veulent justifier l’injustifiable, à savoir tolérer la discrimination. Mais justement, même exceptionnelle, la discrimination n’a jamais sa place.
Par ailleurs nous sommes tous préoccupés par le programme ÉCR. Si le législateur adoptait les amendements àla Charteque nous envisageons, ce projet d’endoctrinement religieux de toute une jeunesse n’aurait pu exister.
Les Québécois exigent le respect de leurs grandes valeurs démocratiques et seul un État laïque pourra l’assurer.
La contribution de Mesdames Pelchat et Beauchamp est de grande importance, voire capitale pour l’atteinte de nos objectifs. Voilà donc pourquoi nous sommes heureux et fiers de leur attribuer le Prix Condorcet-Dessaules 2012.
Lucie Jobin, présidente du Mouvement laïque québécois
Daniel Drouin, vice-président du Mouvement laïque québécois

Daniel Drouin du MLQ, Diane Guilbault représentant Christiane Pelchat, Caroline Beauchamp et Lucie Jobin, présidente du MLQ
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Monsieur Michel Lincourt, membre du Conseil national du MLQ lit une lettre de félicitations de madame Carole Poirier, députée d’Hochelaga-Maisonneuve et Vice-présidente de l’Assemblée Nationale du Québec.
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Allocution de madame Christiane Pelchat, lue par madame Diane Guilbault
Je suis très honorée et touchée de recevoir le prix Condorcet-Dessaules décerné par le Mouvement laïque du Québec, avec ma collègue et maintenant amie, Caroline Beauchamp.
D’emblée, j’aimerais dédier ce prix à chacune des membres du Conseil du statut de la femme du Québec qui ont siégé avec moi de 2006 à 2011. Les membres du CSF sont nommées en vertu de la loi du CSF qui prévoit que le gouvernement désigne des femmes qui représentent tous les milieux de notre société : le milieu syndical, le mouvement féministe, le milieu universitaire, le secteur économique en plus des femmes déléguées par les ministères partenaires.
Le rôle des membres est de donner des orientations et d’adopter des recherches, des avis destinés à l’État pour enrayer la discrimination systémique dont sont l’objet les Québécoises encore aujourd’hui. Sans l’inspiration et sans l’appui des membres du CSF, la trilogie portant sur le thème Égalité des femmes et libertés de religion n’aurait pas vu le jour.
Il y a longtemps que le CSF le dit : laïcité rime avec égalité de même qu’égalité rime avec laïcité. Les femmes savent depuis toujours que devant Dieu, les humains ne sont pas tous égaux. En fait, l’existence même du Conseil est due aux demandes des féministes, dont plusieurs suffragettes ayant lutté contre le clergé catholique pour l’obtention du droit de vote. Il n’est pas inutile de le rappeler : le Conseil du statut de la femme est né dans la foulée de la séparation de l’État et du religieux, séparation qui a permis la « libération » de la femme au sens propre.
Dès le premier mois de mon arrivée au Conseil, j’ai été amenée à me pencher sur les menaces au droit des femmes à l’égalité engendrées par les accommodements raisonnables accordés en vertu de la liberté de religion.
Ma réflexion n’était pas complétée et je savais que nous assistions, et ce n’est pas banal de le rappeler, au débat «droits individuels» versus «droits collectifs». La question qui se posait était de savoir si une personne pouvait refuser de recevoir des services publics rendus par une femme au nom de sa liberté de religion.
Une tendance certaine était en train de se dessiner. Un homme pouvait demander de ne pas être servi par une femme comme examinatrice pour son permis de conduire parce que sa religion l’empêche d’être seul avec elle dans un espace fermé.
De plus en plus, au nom de l’équilibre des droits, de la non-hiérarchisation des droits -et du relativisme culturel -, devions-nous accommoder ces hommes et remplacer la femme par un homme pour donner le service. «Mais qu’est-ce que ça fait?» entendions-nous de la part d’intellectuels, de députés, de chroniqueurs, pire, de juristes.
Devant les risques d’un retour en arrière et devant l’atteinte aux principes de l’égalité entre les femmes et les hommes, les membres du Conseil m’ont donné le mandat de rédiger un avis pour demander au gouvernement de protéger le droit à l’égalité et le droit à la dignité humaine.
C’est ainsi que la juriste Caroline Beauchamp a été retenue pour rédiger le premier avis du Conseil intitulé Droit à l’égalité entre les femmes et les hommes et liberté religieuse (Avis sur l’égalité). Nous avons eu aussi le privilège de travailler avec le professeur Henri Brun, constitutionnaliste et expert en interprétation de nos Chartes que je remercie de tout cœur.
J’aimerais rappeler les principaux enjeux de cet avis qui nous ont amenées à la rédaction de l’avis sur la laïcité. Grâce à une analyse historique, sociale et juridique, le Conseil a fait la démonstration que le droit à l’égalité entre les sexes ne peut être compromis au nom de la liberté de religion. Le CSF a expliqué comment la valeur d’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur fondatrice de notre société et du vivre ensemble, au même titre que la promotion et la protection du fait français et de la séparation de la religion et l’État.
Nous avons établi que l’égalité entre les femmes et les hommes, valeur et droit collectif, peut être un frein au droit individuel de la liberté de la religion au même titre que la primauté du fait français et la protection de la langue française permettent de limiter la liberté d’expression et imposer la fréquentation de l’école en français, imposer le français comme langue de travail, langue d’administration publique et obliger l’affichage commercial uniquement en français. Ainsi, l’égalité des femmes ne peut être bafouée par un accommodement raisonnable.
Nous avons donc demandé une modification à la Charte québécoise pour que soit affirmé que l’égalité entre les femmes et les hommes est une valeur fondamentale et structurante pour notre société. Comme le dit le professeur Charles Taylor : « L’État est l’expression politique d’un peuple, il doit pouvoir trouver un équilibre entre l’intérêt général et les droits des particuliers. »
Il revient au législateur et au gouvernement d’exprimer la volonté politique du peuple.
C’est ainsi que la ministre de la Condition féminine de l’époque, Christine St-Pierre, a déposé et fait adopter le projet de loi 63 qui pour la première fois introduisait le mot «femme» dans la Charte québécoise des droits et libertés par la modification du préambule de la charte.
Aujourd‘hui, son préambule affirme notamment ceci :
Considérant que le respect de la dignité de l‘être humain, l‘égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance des droits et libertés dont ils sont titulaires constituent le fondement de la justice, de la liberté et de la paix.
Et l’article 50.1 a été ajouté afin de préciser que les
« droits et libertés énoncés dans la présente charte sont garantis également aux femmes et aux hommes ».
Nous étions et nous sommes toujours convaincues que ces modifications à notre charte soutiendront la volonté du gouvernement d’interdire une atteinte à l’égalité des sexes par un accommodement raisonnable au nom de la liberté de la religion.
L’avis sur la laïcité a aussi été précédé d’un autre avis touchant l’égalité des femmes cette fois en regard de la polygamie au Canada. Cet avis, sous la plume de Yolande Geadah, illustre éloquemment, combien la polygamie est un système qui avilit les femmes et aussi porte atteinte aux droits des enfants. Cet avis a été déposé à la Cour suprême de la Colombie-Britannique dans le cadre de la requête des mormons pour faire invalider l’interdiction de la polygamie au Canada.
On peut dire que ces deux avis ont mis la table pour le dernier avis sur la question intitulé: Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.
Pour la première fois, dans le contexte québécois, un avis étoffé vient expliciter comment la religion et l’égalité des femmes sont antinomiques. Nous avons repris l’exemple de la conquête du droit de vote des Québécoises pour montrer combien religion et égalité ne font pas bon ménage. La volonté du clergé québécois de garder les femmes dans une situation d’infériorité, de servante de la famille et de les cantonner dans l’espace privé s’est exprimée avec force lors du combat des femmes durant plus de 30 ans pour obtenir le droit de vote. Cet épisode de l’histoire des droits des femmes est encore très frais dans la mémoire de plusieurs femmes et hommes du Québec et traduit éloquemment les résistances auxquelles se butent les femmes qui se battent pour leurs droits.
Nous avons aussi illustré que de tout temps, les trois religions monothéistes basées sur le modèle patriarcal ont – et c’est toujours le cas aujourd’hui – infériorisé les femmes et considéré que le seul rôle de la femme est celui de reproductrice de la race humaine. Même l’ancien président Jimmy Carter, pourtant un baptiste très croyant, affirme que « les religions sont l’une des principales causes des atteintes aux droits des femmes ».
J’aimerais citer un extrait de l’avis du CSF, que je remercie au passage de m’avoir autorisée à citer certains de ses écrits:
« La distinction et la hiérarchisation entre les sexes sont bien présentes dans les trois religions monothéistes. Ce message de l’infériorité des femmes a été transmis à partir des textes fondateurs – la Bible et le Coran – qui ont fait l’objet de multiples interprétations. Ces interprétations portent aussi la trace des connaissances et de la culture de l’époque. On y retrouve entre autres une vision du monde et une représentation du rôle de l’homme et de la femme, en particulier à travers l’image masculine de Dieu, l’interprétation du récit de la création et de celui du péché originel qui marqueront profondément la place et le traitement réservés aux femmes. Le discours religieux demeure incapable de concevoir que l’homme et la femme puissent remplir des fonctions identiques. Les différences biologiques seraient voulues par Dieu, et justifient le maintien de rôles sociaux distincts. Encore en 1988, l’Église catholique définit la femme essentiellement par sa capacité de mettre au monde un enfant.
Dans une lettre rédigée avant qu’il ne devienne pape, le Cardinal Ratzinger mentionnait que la femme, bien qu’égale à l’homme, a un rôle différent et ne peut revendiquer une réelle égalité :
« Une première tendance souligne fortement la condition de subordination de la femme, dans le but de susciter une attitude de contestation. […]
La femme garde l’intuition profonde que le meilleur de sa vie est fait d’activités ordonnées à l’éveil de l’autre, à sa croissance, à sa protection, malgré le fait qu’un certain discours féministe revendique les exigences « pour elle-même » […]
[Ce] que l’on nomme «féminité» est plus qu’un simple attribut du sexe féminin. Le mot désigne en effet la capacité fondamentalement humaine de vivre pour l’autre et grâce à lui. »[1]
Nous le savons, aucune religion ne traite les femmes sur le même pied que les hommes. Cette seule démonstration devrait suffire à ce que nous puissions vivre dans une société où la séparation du religieux et de l’État est complétée et où la dignité humaine est reconnue également aux femmes et hommes.
L’Avis sur la laïcité demande au gouvernement de modifier la Charte québécoise pour y inclure le principe de laïcité et de ce fait d’évacuer le nouveau concept de laïcité ouverte que nous avons qualifié de laïcité ouverte à l’atteinte aux droits des femmes.
Pour nous, le maintien du statu quo ouvre la porte aux manifestations religieuses sexistes et discriminatoires au sein de l’État. Le statu quo permet aussi une atteinte à la liberté de conscience et aussi à la liberté de religion.
Dans cet avis, nous avons aussi expliqué comment la laïcité ouverte porte atteinte aux valeurs de la société québécoise qui s’affirment et se déploient à travers la politique interculturelle adoptée par le gouvernement depuis les années 1970. La politique interculturelle a été adoptée en réaction à l’adoption par le gouvernement canadien de la politique multiculturelle qui veut que toutes les cultures soient égales au Canada. L’interculturalisme au contraire postule que le Québec est garant de valeurs et de droits collectifs qui rassemblent et favorise le vivre ensemble. Ces valeurs que je rappelle ici, sont la protection du français comme langue commune, la laïcité et l’égalité entre les femmes et les hommes, ces valeurs dis-je, sont également réitérées depuis quarante ans par les autorités publiques de toutes tendances politiques.
À l’opposé, la politique du multiculturalisme a pour effet que les humains sont identifiés en fonction de leur rattachement à une culture particulière. Pour que les valeurs soutenues par la politique interculturelle québécoise soient bien comprises et adoptées par les nouveaux arrivants, le gouvernement a élaboré un contrat moral à leur intention. En effet, depuis 2008, les candidates et candidats à l’immigration doivent signer une déclaration par laquelle ils s’engagent à adhérer aux principales valeurs communes du Québec qui, outre la langue française, sont énoncées ainsi :
« Le Québec est une société libre et démocratique.
Les pouvoirs politiques et religieux au Québec sont séparés.
Le Québec est une société pluraliste.
La société québécoise est basée sur la primauté du droit.
Les femmes et les hommes ont les mêmes droits.
L’exercice des droits et libertés de la personne doit se faire dans le respect de ceux d’autrui et du bien-être général [2]. »
L’État québécois doit parachever la laïcité en marche depuis cinquante ans en enchâssant ce principe dans la Charte québécoise et en se dotant d’une loi déployant cette laïcité. Ce faisant, le gouvernement se donne l’outil pour vraiment protéger l’égalité des femmes, pour protéger la liberté de conscience et de religion et pour donner de la crédibilité au contrat moral qu’il demande aux nouveaux arrivants de signer pour favoriser le vivre ensemble dans cette société d’accueil.
Les mesures que l’on propose pour donner vie à la laïcité comme mode d‘organisation entre les principes de liberté de conscience, séparation de l’Église et de l’État, d‘égalité entre les citoyennes et citoyens, ne sont pas les seules que devrait prévoir le gouvernement.
Nous souhaitons que soit interdit le port des signes religieux par les fonctionnaires de l’État et nous souhaitons aussi des changements au cours d’Éthique et culture religieuse pour que l’État, enfin, se soustraie de l’enseignement du religieux.
La séparation de l’État et de la religion commande au gouvernement de ne pas s’associer au religieux afin de justement respecter la liberté de conscience et de religion. Accepter que durant leurs heures de travail des fonctionnaires portent des signes religieux, c’est associer l’État au religieux et enfreindre la liberté de religion au même titre que de faire la prière aux conseils de ville, a été jugé comme enfreignant la liberté de conscience et religion.
Aussi, pour respecter l’égalité des sexes comme fondement de la justice et de la liberté et de la paix comme le prévoit maintenant la Charte des droits et libertés, nous ne pouvons permettre le port de signes religieux ostentatoires par les fonctionnaires a fortiori s’ils sont eux-mêmes signe de l’infériorité des femmes et qu’ils perpétuent cette infériorisation.
Recevoir un tel prix est un honneur et j’en remercie le Mouvement Laïque du Québec. Je suis très heureuse de le partager aujourd’hui avec Caroline Beauchamp et je tiens à le dédier également aux membres du Conseil du statut de la femme.
Je crois que toutes ces petites pierres que les femmes posent jour après jour, année après année, siècle après siècle, nous ont amenées quand même pas mal loin. La laïcité est un outil essentiel pour permettre aux femmes de continuer d’avancer ici, mais également partout dans le monde. C’est aussi à toutes ces femmes qui luttent ailleurs contre les discriminations, parfois au péril de leur vie, que je dédie ce prix Condorcet-Dessaules.
Mme Pelchat tient à remercier le Conseil du statut de la femme qui l’a autorisée à utiliser plusieurs extraits de ses documents
[1] « Lettre aux évêques de l’Église catholique sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Église et dans le monde », 31 mai 2004, http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20040731_collaboration_fr.html,
[2] Ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles, Pour enrichir le Québec – Affirmer les valeurs communes de la société québécoise, [En ligne], 2008, p. 12. [www.micc.gouv.qc.ca/publications/fr/mesures/Mesures-ValeursCommunes-Brochure2008.pdf].
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Allocution de madame Caroline Beauchamp
Bonjour,
La vie est une succession d’évènements inattendus. Nous faisons un pas, puis un autre, et tout à coup, on se retrouve sur un chemin dont on ne soupçonnait pas l’existence et dont la destination finale demeure mystérieuse…
Il y a quelques années, je n’aurais pas imaginé que je travaillerais sur la laïcité et encore moins que ce travail serait reconnu comme il l’est aujourd’hui. Je sais qu’ici, vous êtes plusieurs à militer ouvertement depuis parfois de nombreuses années. J’ignore si j’ai l’âme d’une militante, mais chose certaine, il m’est toujours apparu évident que les femmes et les hommes étaient égaux – quoique différents – qu’ils possédaient la même valeur et commandaient le même respect. C’était tellement évident en fait que, comme beaucoup de personnes de ma génération, je n’avais pas réalisé qu’il restait encore beaucoup à faire, et encore moins que ces acquis étaient vulnérables… C’était avant de croiser Christiane Pelchat sur ma route !
En étudiant le droit et ses chartes, j’ai rapidement appris que l’égalité formelle est un concept dépassé et que l’égalité réelle, c’est lorsque chacune et chacun peut exprimer sa propre valeur, son essence véritable, dans le respect de ses semblables et du bien-être de la collectivité. L’égalité n’implique pas nécessairement un traitement identique, et même, un traitement différent peut s’avérer opportun. L’exemple des tests d’aptitudes physiques pour obtenir un emploi le démontre bien.
Le concept des accommodements raisonnables rend vivante cette égalité lorsqu’il permet que pour une personne, la règle générale soit appliquée différemment en raison de ses caractéristiques particulières, sans que cela entraîne de contrainte excessive pour celle ou celui qui fournit l’accommodement. Un exemple d’accommodement raisonnable, c’est lorsque la direction d’une école publique accepte d’intégrer dans une classe régulière un enfant handicapé. Il s’agit d’une mesure individuelle, qui nécessite des adaptations spécifiques pour cet enfant.
Or, de plus en plus, on observe une sorte de normalisation des accommodements accordés pour des motifs religieux. Des organismes publics adoptent de manière volontaire et spontanée des mesures particulières, comme de fournir des uniformes qui intègrent des pièces de vêtements religieux. Ils transforment alors une règle d’exception appliquée à une personne en particulier, en norme générale, et cela, au sein même de l’État.
Ces exceptions, nées de l’application du droit à l’égalité, ne doivent pas devenir la norme et gouverner l’ensemble de la collectivité.
Cependant, l’état du droit permet ce genre de raccourcis en matière religieuse puisqu’il n’énonce pas formellement que l’État est séparé du religieux. On assiste à une surenchère de demandes hétéroclites, à des solutions disproportionnées et qui contribuent à brouiller davantage l’image de neutralité de l’État.
Certains affirment qu’il n’y a pas péril en la demeure, que nous agitons des épouvantails et suscitons des craintes dont les fondements ne seraient pas avérés. Rien n’est moins vrai. Il s’agit plutôt d’observer que de tout temps, les religions ont revendiqué une place dans l’espace public. Elles ont toujours fait preuve d’un ardent prosélytisme. Le port de signes et l’affichage de symboles religieux en sont des manifestations tangibles.
De plus en plus, on voit ici des petites filles porter le voile. À 6 ou 7 ans, ce choix ne peut être qu’imposé. Et il est extrêmement douteux que cette obligation puisse reposer sur des croyances religieuses puisque les textes expliquent que la jeune fille doit décider elle-même de se voiler lorsqu’elle devient pubère.
La Cour fédérale a déjà fait remarquer avec justesse que toutes les religions, même celles qui ne sont pas expressément militantes, tendent implicitement à la domination des autres, parce que chacune prétend à la connaissance exclusive de la vérité en ce qui a trait aux valeurs et aux préceptes fondamentaux.
Les religions sont absolues, totalitaristes, entières. L’excommunication guette la croyante et le croyant dissidents. Les fidèles doivent obéir à des dogmes régis par le représentant de Dieu sur terre.
Aux yeux de la religion, les humains ne sont pas tous égaux. Une personne athée brûlera en enfer, les incroyantes et incroyants ne seront pas sauvés lors du jugement dernier.
Mais devant la loi, tous les humains sont égaux, du fait qu’ils sont humains.
Cette égalité n’équivaut pas au refoulement des différences et à leur négation. Comme dans toute chose, le principe d’équilibre s’exprime dans le droit.
Les libertés et les droits individuels trouvent leurs limites dans les valeurs démocratiques que la société se donne. C’est notre appartenance à des valeurs communes qui vient transcender nos différences mutuelles et nous rassembler. Une société, c’est un peu comme une famille, chacun y a sa place, en toute égalité, peu importe ses attributs personnels et ses croyances. La petite dernière est respectée au même titre que le grand-père et chacun contribue au mieux-être du clan en proportion de ses facultés et de ses moyens.
La citoyenneté, c’est le parapluie sous lequel nous choisissons de nous réunir. L’appartenance à un État, à ses règles, à sa culture, à sa langue.
La laïcité, à mes yeux, c’est le gouvernail qui permet le rattachement de chacune et de chacun à la citoyenneté plutôt qu’à la religiosité ou à d’autres attributs personnels.
C’est parce que l’État tire sa source du peuple et non d’une quelconque puissance religieuse qu’il est démocratique : les élus ne sont pas désignés par une puissance suprême, mais bien par les citoyennes et citoyens. Devant l’État, nous sommes toutes et tous égaux peu importe notre culture, notre sexe et nos croyances.
La laïcité fait en sorte qu’un peuple se regroupe autour de valeurs et d’objectifs communs, au lieu de s’éparpiller d’un océan à l’autre en une mosaïque multireligieuse, multicuturelle.
Les valeurs communes font de nous ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir, notre vouloir-vivre ensemble.
L’échec du multiculturalisme est constaté aujourd’hui partout dans le monde. Il est temps de mettre de la chair autour de l’os de l’interculturalisme, qui ne rime pas nécessairement avec laïcité ouverte, comme certains le laissent entendre.
Le Québec doit se doter de jalons clairs. La laïcité du Québec doit être énoncée comme un principe structurant, qui assure que l’État n’est pas et ne paraît pas associé au religieux. De cette façon, l’espace étatique devient l’espace de toutes les citoyennes, de tous les citoyens.
Je souhaite que les autorités politiques agissent rapidement dans ce sens.
Je suis honorée de recevoir ce prix aujourd’hui et je remercie Lucie Jobin et le Mouvement laïque québécois pour cette marque de reconnaissance. Je suis d’autant plus heureuse qu’il me soit attribué conjointement avec Christiane Pelchat, une femme dont l’humanisme, l’intégrité, la sensibilité et les idéaux de justice continuent de m’inspirer chaque jour, même de loin ! Je salue son audace, supportée par les membres du Conseil du statut de la femme qui ont permis la réalisation de nos travaux durant sa présidence.
Merci au personnel du Conseil, pour leur patience et leur dévouement.
Mes remerciements les plus chaleureux au professeur Henri Brun, qui nous a accompagnées dans cette démarche intellectuelle et politique avec la rigueur, l’ouverture et la clairvoyance qu’il m’a toujours témoignées. Avant la lumière, il y souvent un moment de noirceur, de doute, que le professeur Brun a contribué à dissiper.
Je remercie le professeur Guy Rocher, lui-même récipiendaire du Prix Condorcet-Dessaulles en 2009. Ses travaux ont été comme autant de phares sur notre chemin.
Caroline Beauchamp
16 novembre 2012
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2011 : Syndicat de la Fonction publique du Québec
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2010 : Aucun prix n’est décerné
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2009: Guy Rocher
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2008 : Danielle Payette

Remise du Prix Condorcet-Dessaulles 2008 à Danielle Payette
- Allocution de Henri Laberge
- Allocution de Danielle Payette
- Vidéo de la présentation du Prix, sur YouTube
Dans les médias
- Le Devoir, 1er décembre 2008 : En bref – Le prix Condorcet-Dessaulles
- 24 heures, 30 novembre 2008 : Récompensée pour sa laïcité
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2007 : Yolande Geadah
Le prix Condorcet 2007 a été décerné à Yolande Geadah, auteure de Accommodements raisonnables; droit à la différence et non différence de droits, publié cette année chez VLB. On lui doit aussi les volumes Femmes voilées, intégrismes démasqués et La prostitution : un métier comme un autre ? Yolande Geadah a également défendu des positions laïques à de nombreuses reprises dans des textes de journaux et dans plusieurs débats télévisés.
Vous pouvez lire l’allocution d’Henri Laberge, président du MLQ, lors de la remise du Prix.

Remise du prix à Yolande Geadah, par Henri Laberge
Le prix Condorcet a été institué par le Mouvement laïque québécois en 1993 pour souligner la contribution notoire d’une personne ou d’un organisme à la promotion et à la défense de la laïcité au Québec.
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2006 : Daniel Baril

Daniel Baril, récipiendaire du Prix Condorcet 2006, à gauche
Henri Laberge, président du MLQ, à droite
- Daniel Baril : Militant laïque accompli
- Présentation du Prix Condorcet 2006, par Henri Laberge
- Un 25e anniversaire qui a 30 ans !
Documents de référence
2005 : Paul Bégin

Daniel Baril, président du MLQ (à gauche)
Paul Bégin, récipiendaire du Prix Condorcet 2005
Présentation du Prix Condorcet 2005 et son récipiendaire, Paul Bégin
Il est d’usage à l’occasion de la remise d’un prix Condorcet, de rappeler certains aspects du caractère et de l’oeuvre de celui dont ce prix remémore le nom : Marie Jean Antoine Caritat, Marquis de Condorcet, très souvent désigné comme le dernier des philosophes du Siècle des lumières. Collaborateur à l’Encyclopédie de Diderot, Condorcet était aussi un mathématicien de génie et un savant, versé dans à peu près toutes les disciplines scientifiques; il fut, avant la Révolution, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences; il a fortement contribué à l’introduction de la mesure numérique et du calcul mathématique dans les sciences humaines, aussi bien la sociologie et l’économie que la science politique et la psychologie. Grand humaniste, il écrivit dans les derniers mois de sa vie, alors qu’il était condamné à mort et activement recherché, son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain.
Cette année, vous comprendrez pourquoi, nous allons parler plus spécialement de Condorcet militant politique et législateur. Député à l’Assemblée législative, en 1791, puis à la Convention nationale de 1792, il y présenta un grandiose projet de loi sur l’instruction publique, fondé sur les grands principes de laïcité, d’égalité de tous quant au droit à l’éducation, d’accessibilité universelle, sans égard au sexe, à l’origine, à la classe sociale ou au lieu de résidence et enfin de gratuité, ce qui impliquait la prise en charge par l’ensemble de la collectivité nationale des services éducatifs offerts à tous les jeunes français et françaises. Son projet a, bien sûr, subi des nombreuses modifications avant d’être adopté et mis en oeuvre, mais il a servi et sert encore de modèle pour les divers systèmes d’éducation démocratiques et laïques à travers le monde.
Comme député à la Convention nationale, Condorcet a participé au vote unanime du 21 septembre 1792 abolissant la royauté en France. Au-delà de ce qu’on pouvait à bon droit reprocher au roi Louis XVI, Condorcet était un tenant de la souveraineté populaire (ou souveraineté nationale comme on disait alors) et il était fermement opposé à toute attribution de fonction ou de dignité sur la base de l’hérédité biologique. Adversaire résolu de la royauté, il était cependant contre la mise à mort du roi et des membres de sa famille. Condorcet, en effet, dès cette époque, était militant pour l’abolition complète de la peine de mort. Il préconisait aussi l’abolition définitive de l’esclavage et l’attribution aux anciens esclaves des pleins droits civils et politiques. D’une façon générale, il était opposé à toute forme de discrimination ou de ségrégation et on peut le considérer, à cet égard, comme un des pères du concept d’intégration à la française, qui, hélas, n’est pas toujours bien compris, ni bien appliqué par les pouvoirs politiques en place.
Dans la semaine suivant l’abolition de la royauté, la Convention vota un décret proclamant la République et elle élut un Comité de la constitution de neuf membres, dont le plus éminent était Condorcet lui-même. Ce comité avait pour mandat de rédiger le projet de constitution de la Première république française. Il adopta, à peu près sans modification, celui qu’avait rédigé Condorcet. Soumis à la Convention, c’est là qu’il fut amendé et quelque peu défiguré. C’est ainsi, par exemple, que les Jacobins, déistes, décidèrent, malgré Condorcet, de placer la Déclaration des droits sous le regard de l’Être suprême. La Convention nationale décida également de réserver le droit de vote aux citoyens mâles.
Du projet Condorcet tel qu’amendé par la Convention nationale résultat le document connu historiquement comme la Constitution du 24 juin 1793. Celle-ci était très innovatrice à plusieurs égards et malgré ses défauts évidents, elle contenait en germe une idée progressiste de la démocratie. Son principal mérite tient surtout aux principes qu’elle a proclamés pour la première fois : celui, par exemple, reconnaissant l’universalité des citoyens français (sans discrimination de naissance ou de fortune) comme constituant le peuple souverain; celui encore voulant que « la société doit la subsistance aux citoyens malheureux » et que « les recours publics sont une dette sacrée »; celui également voulant que « la société doit … mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens ».
Cette constitution, bien que votée par la Convention, n’a jamais été mise en application telle quelle. Mais elle est demeurée un guide pour les générations ultérieures et pour les démocrates du monde entier. Les constituants de 1848 s’en inspireront largement et ceux de 1946 (après la Libération) s’en réclameront. L’apport de Condorcet constitue le meilleur de cette constitution-phase.
Le récipiendaire du Prix Condorcet 2005, M. Paul Bégin, a été lui aussi militant politique et législateur. Il s’est battu pour des idées beaucoup plus que pour le parti politique auquel il appartenait et dont il a eu le courage de s’écarter quand il le jugeait incapable de mettre en application les idées généreuses pour lesquelles il avait été fondé. Dans la lignée de Condorcet, il s’est illustré par des gestes législatifs et politiques favorables à l’égalité des droits pour tous les citoyens, pour le respect de la liberté de conscience et la liberté de religion ainsi que pour l’application des principes laïques.
Originaire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Paul Bégin, a fait ses études universitaires à Québec où il a obtenu de l’Université de Laval une licence en droit. Il a pratiqué comme avocat de 1969 à 1994, année de son élection à l’Assemblée nationale où il a siégé jusqu’en 2003. Il pratique toujours le droit dans la Capitale nationale.
Son militantisme politique débute alors qu’il est toujours étudiant au niveau collégial. A l’âge de 18 ans, en 1961, il est membre du Rassemblement pour l’indépendance nationale. Après la dissolution du RIN, il devient peu après membre du Parti québécois dont il sera successivement président régional pour la Capital nationale, trésorier national, président de circonscription, deuxième vice-président national et président du bureau national. De 1994 à 2002, il a été ministre de la justice, procureur-général, ministre responsable de l’application des lois professionnelles, ministre de l’Environnement, ministre du Revenu, vice-président et président du Comité de législation, membre de divers autres comités ministériels. En 2002, il démissionne comme ministre et comme membre du caucus du Parti Québécois, parce qu’il reproche au gouvernement et à son parti de ne pas s’engager avec énergie dans la promotion de l’indépendance nationale. Il siégera donc comme indépendant jusqu’à l’élection générale de 2003.
Étant moi-même originaire de la région de Québec et ayant été candidat du RIN dans Louis-Hébert contre le premier ministre Jean Lesage en 1966, puis candidat du Parti Québécois dans Chauveau en 1970, puis président de circonscription et vice-président régional pour la Capitale nationale et ayant été responsable à la CEQ de dossiers politiques chauds, je connais Paul Bégin depuis longtemps. Je le connais comme un militant d’une grande franchise et d’une grande honnêteté intellectuelle, comme un démocrate radical donc comme un tenant d’une approche républicaine et laïque des grands enjeux de notre société. Et j’ai eu l’occasion, à divers moments, de le voir exprimer et affirmer ses convictions laïques.
Comme ministre de la Justice, en 1995, il a fait adopter une modification à la Charte des droits et libertés de la personne pour interdire la discrimination basée sur l’âge des personnes en matière d’assurances. En 2001, après un jugement en première instance favorable au port du Kirpan à l’école, il dut se battre et imposer au service juridique de son ministère d’aller en appel contre cette décision. L’appel fut entendu et donna raison au ministre de la justice en faisant primer un règlement conçu pour assurer la sécurité des élèves sur un prétendu principe d’accommodement en faveur des religions. La cause étant maintenant soumise à la Cour suprême, nous espérons que celle-ci tranchera dans le sens recommandé par le procureur-général d’alors, notre titulaire du Prix Condorcet 2005.
Comme ministre de la Justice, nous lui devons aussi l’institution de l’union civile, et les modifications au Code civil qui en découlent. Comme vous le savez, la Constitution canadienne réserve au Parlement fédéral la compétence exclusive sur la substance du mariage et sur le divorce. Elle attribue par ailleurs aux législatures provinciales la compétence exclusive sur la célébration du mariage et sur les effets civils du mariage et du divorce. Alors que les homosexuels réclamaient, au nom de l’égalité, l’accès au mariage, il était impossible pour le Québec de répondre directement à leur demande. Mais la compétence fédérale sur le mariage étant une exception bien circonscrite à la compétence générale de l’Assemblée nationale sur l’ensemble du droit civil, rien ne devait interdire à celle-ci de créer une nouvelle institution proprement québécoise, non désignée comme un mariage, établie sur la base d’un contrat civil publiquement attesté entre deux conjoints qui peuvent être de même sexe ou de sexes différents. En contournant l’obstacle constitutionnel, le Québec, à l’instigation de son ministre de la justice, répondait, pour l’essentiel, à une requête à laquelle le Parlement fédéral refusait alors de répondre.
Souvenons-nous qu’au moment de la discussion du projet de loi sur l’Union civile, diverses organisations religieuses, dont l’Église catholique, se sont opposées à cette innovation au nom de leur conception de la morale.
Il est pour le moins ironique que, dans le débat qui a eu lieu deux ans plus tard sur la modification de la Loi fédérale sur le mariage, les mêmes organisations religieuses sont allées à Ottawa prétendre que la définition traditionnelle du mariage devait être maintenue et qu’elle ne créait aucune discrimination puisque l’Union civile, dont on disait maintenant beaucoup de bien, était accessible aux couples de même sexe.
Redevenu simple citoyen en 2003, Paul Bégin demeure un militant dans l’âme. Il s’est fait remarquer notamment par un vibrant plaidoyer contre les tribunaux religieux et donc pour la prédominance absolue des lois civiles sur les lois religieuses, qui ne doivent pas servir de base de règlement exécutoire en cas de différends.
Les lois religieuses ne s’imposent qu’à ceux qui les acceptent intégralement et que pour le temps où chacun les accepte. Alors que les lois civiles ont précisément pour objet de trancher entre personnes qui ont un différend et ne s’entendent pas sur la solution à lui apporter.
Le vibrant témoignage de Paul Bégin contre les tribunaux religieux (islamiques, catholiques, scientologiques ou autres) a paru dans le Devoir, la Presse, le Soleil et autres publications. Il a suscité une prise de position, dans le même sens, du nouveau ministre de la justice, position entérinée par un vote unanime de l’Assemblée nationale.
Sans doute, avons-nous encore de nombreuses revendications en matière de laïcité auxquelles le passage de Paul Bégin au ministère de la justice n’aura pas répondu encore. Il n’y a pas de surprise à ce qu’un homme ou une femme politique ne puisse réaliser toutes les réformes correspondant à ses convictions. Condorcet lui-même a goûté à cette difficile réalité. Nous savons que Paul Bégin est des nôtres par ses convictions profondes et que, dans les années à venir, le climat étant plus favorable, il aura sans doute encore l’occasion de faire avancer la cause de la laïcité, aussi bien en ce qui concerne la célébration du mariage et les funérailles civiques qu’en ce qui concerne le financement public d’institutions d’enseignement privé toujours autorisées à dispenser de l’enseignement religieux confessionnel et même à se doter d’un projet éducatif nettement confessionnel.
Merci donc à Paul Bégin pour son militantisme laïque, pour ses réalisations passées en faveur de la laïcité ainsi que pour ses réalisations futures.
Henri Laberge
Membre du Conseil national
Mouvement laïque québécois
Ce texte a paru dans le numéro 5 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois
Allocution de Paul Bégin
La charia ou les tribunaux islamiques, Paul Bégin
Texte publié dans Le Devoir, 12 janvier 2005
Extrait vidéo, Le Grand Journal, télévision TQS
20 novembre 2005 (format wmv)
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2004 : Rodrigue Tremblay

Photo : Marilou Alarie
Richard Aubert, président du MLQ (à gauche)
Rodrigue Tremblay, récipiendaire du Prix Condorcet 2004 (au centre)
Henri Laberge (à droite)
Allocution de présentation du Prix d’Henri Laberge
Ce texte a paru dans le numéro 3 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois
Pour la douzième année consécutive, le Mouvement laïque québécois remettra aujourd’hui un Prix Condorcet pour souligner la contribution éminente d’une personnalité ou d’un groupe à la défense de la laïcité et à la promotion des valeurs laïques.
Ce prix est placé sous le patronage du grand philosophe, mathématicien, savant, homme politique et militant que fut, au 18e siècle, Jean-Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet. Décédé en 1794, à l’âge de 51 ans, victime d’une révolution dont il avait soutenu vaillamment les objectifs de liberté et d’égalité et dont il avait ensuite dénoncé les dérives, il est reconnu aujourd’hui comme le dernier grand philosophe du siècle des Lumières. Auteur d’un essai sur le calcul intégral, en 1765, et d’un autre sur le problème des trois corps, en 1767, Condorcet entra à l’Académie des sciences en 1769 et il en devint secrétaire. Il rédigea aussi des articles d’économie politique pour l’Encyclopédie, dirigée par Diderot et d’Alembert. C’est à Condorcet, le savant et le mathématicien, que l’on doit l’introduction de la mesure objective et du calcul dans les sciences humaines, qu’il s’agisse de psychologie, de sociologie, de politologie ou de science économique. Ayant beaucoup réfléchi sur les systèmes électoraux et sur les mécanismes de prise de décision collective, il arriva à la conclusion que, quelque soit le mécanisme mis en oeuvre, on ne peut jamais se baser en toute sécurité sur la loi du nombre pour définir une volonté générale cohérente à partir des volontés individuelles impliquées. Les paradoxes soulignés, à cet égard, pour Condorcet ont été repris au 20e siècle par, notamment, le célèbre économiste américain Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie et le mathématicien français André Warusfel.
Député à l’Assemblée législative et à la Convention, il proposa une réforme de l’Instruction publique ayant comme principes l’accessibilité universelle, la gratuité et la laïcité. Il fut le membre le plus éminent du groupe de travail chargé de rédiger la Constitution du 24 juin 1793, qui ne fut malheureusement pas entièrement conforme à ses vues, les Montagnards déistes y ayant introduit une invocation à l’Être Suprême et ayant refusé d’accorder aux femmes le droit de vote alors accordé à l’universalité des citoyens mâles. C’est un des aspects les plus modernes de la pensée de Condorcet que cet attachement au principe de l’égalité entre les hommes et les femmes et donc au droit de vote féminin.
Un autre aspect très moderne de la pensée Condorcet, c’est son opposition à la peine de mort, dont on sait qu’elle est toujours pratiquée aujourd’hui dans plusieurs états américains, et dont il proposa en son temps l’abolition définitive. Rappelons que Condorcet a combattu sans relâche l’esclavage à une époque où cette institution était admise par les grand Etats occidentaux et pratiquée notamment dans les colonies françaises, anglaises et espagnoles, mais également aux Etats-Unis d’Amérique et qu’il fut un des premiers parlementaires occidentaux à en proposer l’abolition complète. Condorcet a appuyé sans réserve l’abolition des privilèges de la noblesse, à laquelle il appartenait, de même que l’abolition des privilèges du clergé. On retiendra enfin son engagement total pour la défense et la promotion des droits et libertés fondamentaux de la personne (de toute personne) que sont, notamment, la liberté des conscience, la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté pour chacun de pratiquer la religion de son choix ou de n’en pratiquer aucune, le droit à l’égalité sans égard aux convictions religieuses ou philosophiques et le droit de vivre dans une société où il n’y a pas de religion officielle et où, par conséquent, il y a nette séparation entre les Eglises et l’Etat. En regard de ces droits et libertés fondamentaux, les êtres humains doivent, selon Condorcet, être égaux entre eux.
Comme Condorcet, notre récipiendaire 2004, le professeur Rodrigue Tremblay, est un savant à formation mathématique, qui a largement contribué au développement et à la diffusion des connaissances scientifiques ; il est aussi un humaniste, un adversaire de tous les fanatismes et néanmoins un homme de conviction et un militant. Professeur émérite de sciences économiques, il a enseigné à l’Université de Montréal avant d’être élu à l’Assemblée nationale, puis de devenir ministre de l’Industrie et du Commerce dans le gouvernement de René Lévesque.
Économiste de réputation internationale, il a été par la suite, sans abandonner sa carrière universitaire, consultant de divers gouvernements ou organismes intergouvernementaux. Il a sans doute joué un rôle éminent, voire irremplaçable dans le développement de sa discipline scientifique. Les nombreux ouvrages ou articles de revues qu’il a signés et les nombreuses conférences qu’il a prononcées concernant les théories économiques et leurs applications en témoignent. Ne serait-ce qu’en raison de son exceptionnelle contribution à la vie scientifique au Québec et en Occident, Rodrigue Tremblay mériterait, dans un autre contexte, que son nom soit associé à celui de Condorcet. Mais le Prix Condorcet attribué par le Mouvement laïque québécois n’est pas un prix scientifique, c’est la reconnaissance d’un engagement militant. Il y a donc autre chose.
Personnellement, j’ai connu Rodrigue Tremblay en 1977, alors qu’il était ministre de l’Industrie et du Commerce et que j’étais conseiller politique et chef de cabinet de Camille Laurin, ministre d’État au développement culturel. Travaillant dans des domaines différents, nous n’avions pas beaucoup l’occasion de nous épauler de façon significative ni même de nous affronter sur nos projets respectifs. Mais je me souviens de la réputation qu’il avait de vouloir connaître et comprendre la nature et la portée des problèmes à régler avant d’élaborer une solution adaptée, mais aussi de travailler d’arrache-pied à la mise en oeuvre de la solution lorsqu’il croyait l’avoir trouvée. Sa volonté d’intervenir dans les situations problématiques est illustrée par les nombreux projets de loi qu’il a pilotés à l’Assemblée nationale et par l’importance de ses actions réglementaires.
Je me permettrai de lui rappeler au moment de lui remettre le Prix Condorcet que la Charte de la langue française sur laquelle j’ai travaillé personnellement a été adoptée et sanctionnée en 1977 à la date anniversaire de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Il y verra le symbole d’une volonté de légiférer sur la langue nationale dans un esprit républicain, l’objectif ultime n’étant pas de favoriser une communauté ethnolinguistique, mais bien de donner à la nation québécoise toute entière, une langue commune, pour le bien et l’utilité de tous les groupes constitutifs de cette nation. Nous savons que Rodrigue Tremblay aime le français, pas seulement comme langue de la vie privée et langue communautaire, mais aussi comme langue de la recherche scientifique et de la diffusion des connaissances scientifiques au niveau national, comme au niveau international, comme en témoignent ses écrits sur cette question notamment dans la revue l’Action Nationale.
Retiré de la politique active, Rogrigue Tremblay, n’a jamais cessé de s’intéresser activement aux grands enjeux de notre société, comme en témoignent ses nombreux articles, notamment dans la Revue des affaires, l’Actualité économique et l’Action Nationale sur des sujets aussi divers que la compétitivité canadienne dans le cadre du libre-échange nord-américain, le Québec face à l’intégration économique canadienne et nord-américaine, l’impact fiscal statique et dynamique de l’accession du Québec au statut de pays souverain, les impacts économiques de l’immigration selon les périodes d’un cycle économique, les causes structurelles du chômage, le rôle de la monnaie et du crédit entre les pays, l’endettement international et les problèmes d’ajustement, le système monétaire international, libre-échange et marché commun, etc.. Il a abordé également des sujets comme l’héritage politique controversé de Pierre-Eliott Trudeau, les politiques fédérales et les enjeux du référendum de 1995 et un projet d’Assemblée constituante pour le Québec. Tout cela ne donnant qu’un faible aperçu de ce qu’il a écrit en français dans des publications québécoises et sans tenir compte de son immense production dans des publications d’autres pays, notamment la France et les Etats-Unis, et y compris en anglais et parfois même en espagnol.
J’ai rencontré de nouveau Rodrigue Tremblay dans un colloque organisé par le Mouvement laïque québécois auquel nous participions tous deux comme conférenciers avec le docteur Amir Khadir, sur les impacts de la montée des intégrismes religieux dans le monde d’aujourd’hui. Nous avions été impressionnés par sa grande culture générale, la connaissance approfondie qu’il avait du phénomène en discussion et de la rigueur qu’il manifestait dans les solutions proposées ou les moyens suggérés pour y réagir. Il avait abordé le problème de l’intégrisme musulman, mais il s’était attardé surtout aux périls qu’il voyait dans la prise de pouvoir de la nouvelle droite religieuse fondamentaliste américaine, extrêmement belliqueuse et manichéenne, plus portée sur les chasses aux sorcières et sur les croisades contre l’empire du mal que sur la patiente recherche de solutions adaptées au monde d’aujourd’hui.
Depuis lors, nous avons pris connaissance de ses écrits les plus récents reprenant et développant les idées présentées à notre colloque. Dans le numéro novembre-décembre 2002 de l’Action nationale, il écrit : « La Nouvelle Doctrine Bush. » En 2003, il fait paraître, chez Les Intouchables, un ouvrage de 277 pages intitulé : « Pourquoi Bush veut la Guerre : religion, politique et pétrole dans les conflits internationaux. » Puis en 2004, il publie simultanément aux Etats-Unis et en France ses 26e et 27e ouvrages, en anglais et en français : « The New American Empire », « Le nouvel empire américain. »
Ce que nous retenons des derniers ouvrages du professeur Rodrigue Tremblay, c’est d’abord que la religion, la politique et le pétrole forment ensemble un mélange explosif très dangereux pour l’avenir de la planète et spécialement pour les Etats-Unis. Nous en retenons aussi que la nouvelle volonté impériale américaine nous touche particulièrement en tant que voisins immédiats du coeur de l’empire. Au-delà des dangers liés à l’expansion de la guerre, nos valeurs laïques sont remises en cause par le renforcement du caractère religieux intégriste et fondamentaliste de la haute direction de cet empire.
Avant que les Joseph Facal et Jacques Brassard de ce monde ne viennent s’énerver sur la place publique quant au contenu des ouvrages de Rodrigue Tremblay et ne déchirent leur chemise en les taxant d’anti-américains primaires, nous devons affirmer, ce qui est la vérité, que rien dans ces ouvrages ou écrits ne manifeste le moindrement du monde quelque forme de haine ou de mépris à l’endroit du peuple américain. Rodrigue Tremblay regarde avec une grande admiration les débuts démocratiques glorieux de cette nation qui a ouvert la voie à la démocratie française et européenne. Le peuple américain est la première grande nation du monde occidental à avoir goûté à la démocratie et à en avoir donné le goût au monde. Elle est la première à avoir pensé son avenir sans référence à la souveraineté royale. Qui ne se souvient de la lumineuse définition de la démocratie donnée par Abraham Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. » Conscients de cet héritage glorieux, le professeur Tremblay invite amicalement nos amis américains à ne pas « mettre de côté les idéaux démocratiques de leurs Pères fondateurs ».
Pas plus que le fait de critiquer les politiques du gouvernement Charest ne peut être qualifié d’attitude anti-québécoise, le fait de critiquer la Doctrine Bush et les politiques Bush ne saurait être qualifié d’antiaméricanisme. Contrairement à Jacques Brossard, nous estimons qu’on n’est pas antiaméricain quand on est en désaccord avec 51% de l’électorat américain mais d’accord avec 49% de ce même électorat. Contrairement à Joseph Facal, nous pensons qu’il n’est pas nécessaire de se manifester antifrançais pour ne pas être taxé d’anti-américanisme. Nous estimons qu’il est hautement légitime de s’inscrire dans la lignée de Thomas Paine, Jefferson, Lincoln et Roosevelt, fut-ce pour nous mettre en garde contre les dérives actuelles de Georges W. Bush et de son entourage de fanatiques religieux « va-t-on en guerre ».
Dans « Le nouvel empire américain », le professeur Rodrigue Tremblay traite de sujets reliés à son thème principal tels les préceptes humanistes et religieux de la « guerre juste », des parallèles existants entre la « Doctrine Bush » actuelle et la « Doctrine Brejnev » de 1968, mais aussi, sujet qui nous tient particulièrement à coeur, la place des religions dans le déclenchement des guerres.
Le fait pour des individus, regroupés ou non, d’adhérer à des croyances religieuses et de pratiquer des rites religieux semblables ne suffit sans doute pas à donner des conditions favorables à la guerre civile ou à la guerre entre nations. Mais dès le moment où les croyants de diverses options regardent comme des méchants tous ceux qui ne croient pas de la même manière qu’eux, cherchent à faire de leur religion le fondement obligatoire de la vie en société et tentent d’établir leurs préceptes religieux comme normes des relations internationales, nous avons alors tous les ingrédients pour les chasses aux sorcières, les tribunaux d’inquisition et leurs bûchers, les croisades, les guerres de religions et autres saloperies du même genre. Or toutes les grandes religions ont la prétention d’être révélées par un Dieu qui appelle ses disciples au prosélytisme souvent même au sacrifice de leurs vies et surtout de celles des impies pour propager la vraie foi. Aujourd’hui, au 21e siècle, force est de constater que, comme le chantait Georges Brassens, « les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez et c’est la mort, la mort toujours recommencée ».
Nous sommes heureux, nous du Mouvement laïque québécois de remettre le Prix Condorcet 2004 à Rodrigue Tremblay pour souligner sa contribution à la défense et à la promotion des valeurs laïques dans le cadre de l’influence qu’aura forcément l’empire américain au cours des prochaines décennies sur la vie au Québec et dans tous les pays du monde.
Bravo Rodrigue Tremblay !
Henri Laberge
Membre du Conseil national Mouvement laïque québécois
Allocution de Rodrigue Tremblay.

Photo : Marilou Alarie Déclaration commune des titulaires du Prix Condorcet demandant l’abrogation des clauses dérogatoires dans la loi sur l’instruction publique.
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2003 : Janette Bertrand
Le Mouvement laïque québécois rend hommage à l’exceptionnelle contribution de Janette Bertrand à l’éducation de citoyens libres et responsables
Hommage À Janette Bertrand
Éducatrice de citoyens libres
Montréal, 30 novembre 2003
Qui au Québec ne connaît pas Janette Bertrand ?
Animatrice, auteur dramatique, comédienne, conférencière, éducatrice, artiste engagée et contestataire elle a marqué plusieurs générations de québécoises et de québécois ; elle a participé à leur prise de conscience des diverses facettes de la vie en société.
D’autres que le Mouvement laïque québécois, avec sans doute de meilleurs titres pour le faire, ont souligné la variété de ses talents et ont rendu hommage à la qualité de son écriture, à son inventivité comme auteure à la justesse de ses interprétations dramatiques, à sa grande capacité d’écoute, à son génie de la communication et, tout particulièrement, à son empathie naturelle qui sait mettre à l’aise les personnes dont elle anime les discussions sur les sujets les plus divers.
Il nous fait plaisir de nous associer à ces hommages déjà rendus à Janette Bertrand. Ils sont amplement mérités.
Mais ce qui intéresse particulièrement le Mouvement laïque québécois, c’est la remarquable contribution de Janette Bertrand à l’élimination de préjugés, à la réhabilitation des exclus de notre société et à l’instauration d’un nouveau climat d’ouverture et de respect mutuel dans les discussions publiques de problèmes relevant des options morales.
Par son action, Janette Bertrand a fait progresser le respect de la liberté de conscience et la tolérance des comportements individuels hors norme qui ne nuisent en rien à la sécurité, au bien-être et à la liberté des autres personnes.
Avant Janette Bertrand, il y avait de nombreux sujets tabous en raison de leurs rapports avec la morale officielle des grandes religions et, tout spécialement, des Eglises chrétiennes. Par exemple, on ne parlait d’homosexualité dans des émissions éducatrices qu’après avoir pris la précaution de dire qu’elle était une déviance.
Comment aurait-on pu, dans un climat de sympathie à l’égard des personnes concernées, aborder leurs problèmes reliés à la transsexualité.
C’est à peine si on abordait sur la pointe des pieds la vie sexuelle des divorcés, la sexualité hors mariage ou la contraception chez les élèves de l’école secondaire.
Le grand mérite de Janette Bertrand, du point de vue qui nous occupe, c’est d’avoir balayé ces tabous, sans pourtant mettre de côté les préoccupations morales.
C’est d’avoir rendu possible le fait que des questions dites d’ordre moral puissent faire l’objet d’un débat public.
C’est d’avoir fait grandir et triompher une conception de la morale fondée non plus sur des commandements tatillons venus de l’au-delà mais bien essentiellement sur le respect de la personne humaine, de ses droits fondamentaux et de ses libertés fondamentales.
C’est d’avoir propagé une morale qui résiste aux atteintes à la vie, à la sécurité, au bien-être, à la liberté et à la dignité des personnes que sont les génocides, le racisme, le sexisme, l’homophobie, les agressions sexuelles, la torture, l’exclusion sociale, l’exploitation des humains par d’autres humains et l’esclavage sous toutes ses formes aussi bien que les idéologies qui appellent à la guerre sainte ou qui prétendent justifier des guerres injustifiables avec la complicité des personnages de ses dramatiques et de ses invités aux discussions télévisées, elle a permis la remise en place d’une meilleure hiérarchie des valeurs morales.
Sans jamais fomenter quelque guerre des sexes, Janette Bertrand n’a jamais oublié qu’elle était une femme dans une société où la condition féminine avait grand besoin d’être valorisée.
La femme, la vie des femmes et la vision féminine du monde prennent une place très importante dans ses dramatiques aussi bien que dans ses sujets de discussion. Féministe, elle le fut de façon efficace.
Éducatrice dans l’âme, éducatrice de toujours, elle s’est beaucoup intéressée à la situation des adolescents et adolescentes pour les aider à se prendre en main et à trouver une solution à leurs problèmes de tous les jours qu’il s’agissent des relations entre filles, des relations avec les jeunes du sexe opposé, de l’apparence physique ou du sentiment d’exclusion vécu par certains.
En leur donnant la parole pour qu’ils expriment leur point de vue et en discuter avec l’adulte compréhensive, elle el faisait de façon à les responsabiliser, mais aussi et surtout en ayant soin de cultiver et développer leur estime de soi.
Janette Bertrand fut et demeure une grande éducatrice et une grande motivatrice.
L’oeuvre de Janette Bertrand s’inscrit bien dans la lignée de celle du marquis de Condorcet, mathématicien, homme de science, philosophe et homme politique français, qui fut le promoteur de l’instruction publique universellement accessible, gratuite et obligatoire, qui voulait la même qualité d’éducation pour les garçons et pour les filles, qui lutta pour l’abolition de l’esclavage, qui fut un grand théoricien de la démocratie et de la laïcité.
Le Mouvement laïque québécois a le grand privilège d’attribuer le prix Condorcet à madame Janette Bertrand, une femme libre, en raison de son exceptionnelle contribution à l’éducation de citoyens libres et responsables pour une société démocratique et laïque.
HENRI LABERGE
Président du Mouvement laïque québécois
Radio-Canada : Joël Le Bigot s’entretient avec Janette Bertrand, 6 décembre 2003 (avec extrait audio)
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2002 : Mouvement laïque de langue française
Le Mouvement laïque québécois
décerne son Prix Condorcet 2002 au
Mouvement laïque de langue française (1961-1969)
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| Jacques Mackay | Jacques Godbout |
Montréal, 8 décembre 2002
« C’est avec une grande fierté et avec le sentiment de rendre justice à des précurseurs à qui le Québec d’aujourd’hui doit beaucoup que nous remettons ce matin le prix Condorcet 2002 aux valeureux militants du Mouvement laïque de langue française (MLF) », a déclaré le président actuel du Mouvement laïque québécois (MLQ), monsieur Henri Laberge, devant sympathisants et militants de la première heure réunis à l’Hôtel Gouverneurs Place Dupuis à Montréal. Parmi eux, les deux premiers présidents, le docteur Jacques Mackay (1961-1965) et le cinéaste et écrivain bien connu Jacques Godbout (1965-1969), qui se sont réjouis que quarante ans plus tard on témoigne de l’importance de leur action.
Le lauréat de l’édition 2002 du prix Condorcet du MLQ est pour ainsi dire son ancêtre. Dissolu en 1969, le MLF a en effet le mérite d’avoir été le premier organisme à notamment remettre en question, au début des années 1960, la structure du système de l’éducation. Jusqu’à cette époque qui allait plus tard être désignée comme «La révolution tranquille», la société québécoise est lourdement sclérosée par le clergé catholique qui a des ramifications dans toutes les sphères d’activités.
Président-fondateur, aujourd’hui âgé de 72 ans et toujours actif comme psychiatre au Centre hospitalier Rivière-des-Prairies et comme professeur en psychiatrie à l’Université de Montréal, le Dr Jacques Mackay retient une certaine fierté d’avoir participé à l’évolution de la société québécoise. « Sauf pour le réseau scolaire, on a obtenu très rapidement à peu près tout ce qu’on demandait : l’état civil laïque, le droit d’être enterré sans cérémonie religieuse et le droit au divorce, pour ne nommer que ceux-là. »
>Pour sa part, Jacques Godbout, qui lui a succédé jusqu’en 1969, considère ce Condorcet 2002 attribué au MLF comme l’occasion de réfléchir sur la démarche de laïcisation et sur ce qui unit le MLF et le MLQ. « C’était un sacré programme de faire à l’époque ce qu’on avait imaginé. La laïcité chez les francophones était un concept abstrait et il fallait aussi éviter les attaques des protestants et des anglophones. Aujourd’hui, il faut plutôt s’occuper d’humanisme et éviter de se laisser piéger par la religion comme ceux qui demandent de reconnaître la confessionnalité de leurs écoles. » Puisant dans l’actualité immédiate, il trouve aujourd’hui ironique que l’évêque de Gaspé qui empêchait les jeunes d’aller danser le samedi soir « parce que c’était immoral » veuille, cinquante ans plus tard, « défroquer » parce qu’il veut se marier.
Dans son discours de présentation le président actuel du MLQ, Henri Laberge, a rappelé que c’était dans un climat d’un cléricalisme étouffant et n’ayant guère accepté jusque là de véritables remises en question que naissait, en avril 1961, le MLF. « Le but déclaré de ce groupe de pression était d’ouvrir la société québécoise à la diversité culturelle et de permettre au réseau scolaire francophone d’intégrer des ressortissants non catholiques, qu’ils soient protestants, juifs, agnostiques ou athées. Le MLF voulait aussi supprimer, dans les institutions juridiques, toutes références discriminatoire à l’endroit des non catholiques ou des non chrétiens, notamment en matière de prestation de serment. »
Il a témoigné que le MLF aura très largement contribué à l’assainissement du climat politique et social de l’époque. « Les autres mouvements avec lesquels il a été en contact lui doivent beaucoup quant à leurs orientations idéologiques, qu’il s’agisse du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), de la Ligue pour l’intégration scolaire (LIS), du Mouvement national des Québécois (MNQ), de la Ligue des droits et libertés et des centrales syndicales québécoises. »
Institué en 1993, le prix Condorcet du MLQ rend hommage à des personnes ou des organismes qui se sont illustrés pour la défense de la laïcité et de la liberté de conscience au Québec. Parmi les lauréats on retrouve Pierre Bourgault (2001), Jacques Hébert (2000), le Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis (1999), Les signataires du Refus Global (1998) et le Dr Henry Morgentaler (1994).
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2001 : Pierre Bourgault

Le 25 novembre 2001, Daniel Baril, président du Mouvement laïque québécois,
remet à Pierre Bourgault le prix Condorcet 2001.
Allocution de Pierre Bourgault
Mes chers amis,Je vous dis d’emblée que je suis fort heureux de recevoir le prix Condorcet. Non pas que j’ai été un grand militant de la laïcité. Sans doute que plusieurs parmi vous ont fait plus que moi en ce domaine, mais j’ai eu l’avantage d’avoir quelques tribunes précieuses qui m’ont permis de répandre le message. Je souligne simplement la tribune que j’ai aujourd’hui au Journal de Montréal. On sait que le genre de message que vous véhiculez a souvent de la difficulté à joindre les esprits partout où ils sont, et plus souvent qu’autrement ce message ne rejoint que quelques élites. Or la tribune du Journal de Montréalest la plus importante tribune, un million mille cinq cents lecteurs par jour, et ce journal va partout, partout, partout au Québec. Si j’ai eu peut-être une certaine influence c’est grâce à cette tribune extraordinaire et à d’autres que j’ai occupées auparavant.Je suis aussi heureux de recevoir le prix Condorcet parce que même si je n’ai pas fait de la laïcité le principal moteur de mon action, il n’en reste pas moins que je me suis toujours préoccupé de ce combat et que j’y ai participé quand j’ai cru qu’il le fallait. Il y a une autre raison pour laquelle je suis heureux de recevoir ce prix, c’est parce que c’est la première fois de ma vie que je reçois un prix pour autre chose que la qualité de ma langue.
Condorcet, l’école laïque et les droits des femmes
Il faudrait peut-être expliquer un peu aux Québécois et davantage qu’on ne l’a fait jusqu’à maintenant qui est Condorcet, parce que pour la très grande majorité des Québécois c’est un inconnu. On pourrait le faire très succinctement, très rapidement en se rappelant simplement que cet homme qui fût un grand savant et un grand philosophe, a fait des droits de l’homme et de la laïcité son principal combat. Il a annoncé la révolution française et, comme beaucoup de révolutionnaires, c’est la révolution qui l’a dévoré en le condamnant à mort. Son rapport sur l’instruction publique en avril quatre-vingt douze à l’assemblée législative est resté célèbre. Parce qu’il défend le projet d’une école laïque, gratuite mais non obligatoire. Pour lui, l’instruction publique est le seul gage d’une démocratie éclairée et considère que chaque citoyen doit être en mesure d’exercer en connaissance de cause sa souveraineté. Il s’est battu pour les droits de l’homme, mais aussi ardemment pour les droits des femmes et des noirs. Au XVIIIe siècle, ce n’était pas très populaire. Il a écrit sur l’admission des femmes au droit de cité. On croirait entendre Françoise Arnoux, en dix-sept cent quatre-vingt dix !« Rien ne peut empêcher qu’elle,(l’instruction) ne soit la même pour les femmes et pour les hommes. En effet toute instruction se bornant à exposer les vérités, à en développer les preuves, on ne voit pas comment la différence des sexes en exigerait une dans le choix de ses vérités ou dans la manière de les trouver. Il est nécessaire que les femmes partagent l’instruction donnée aux hommes pour qu’elles puissent surveiller celle de leurs enfants parce que le défaut d’instruction des femmes introduirait dans les familles une inégalité contraire à leur bonheur, parce que c’est un moyen de faire conserver aux hommes les connaissances qu’ils ont acquises dans leur jeunesse, parce que les femmes ont le même droit que les hommes à l’instruction publique. L’instruction doit être donnée en commun et les femmes ne doivent pas être exclues de l’enseignement. Elle est utile aux moeurs, loin de leur être dangereuse. Il faut encore si bien se garder de séparer les hommes et les femmes, de préparer à celles-ci une instruction plus bornée et d’abuser du nom de la nature pour consacrer les préjugés de l’ignorance et de la tyrannie des forces. »Il faut bien dire qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce n’était pas des paroles courantes. Il les a payées de sa vie.
La situation d’aujourd’hui
Aujourd’hui où en sommes-nous ? Nous en sommes à constater d’abord que pour qu’une démocratie soit vivante et vivable, la nécessité de la séparation de l’Église et de l’État est primordial. Or nous sommes loin d’y être arrivés partout dans le monde. Ici, nous y sommes presque et dans plusieurs pays occidentaux l’affaire est entendue. Pour combien de temps ? On ne le sait pas, les fanatismes sont toujours en dormance quelque part et c’est un bien qu’il nous faut défendre farouchement. Nous avons aussi fait des progrès dans notre petite société québécoise, mais nous avons trop tendance à croire que nous avons toujours été dans cette situation.
L’actualité
Aujourd’hui que c’est l’Islam qui fait la première page, nous portons des jugements péremptoires sur les pratiques des musulmans et nous jouons les purs. Il y a cinquante ans nous vivions au Québec un intégrisme intégral, et le catholicisme était religion d’État. J’ai fait des études au collège Brébeuf, un des plus libres du Québec. Huit messes par semaine, les vêpres, les complies, les fêtes saintes, les retraites, la confession, les sacrements, les prières, le catéchisme, la vie des saints, les martyrs, les missionnaires, les curés, la censure, les juvénats, les fabriques à curés – qui ressemblent terriblement à ce qu’on appelle les écoles coraniques aujourd’hui -, les sermons, les scapulaires, les images pieuses, les missels, les chapelets, les fêtes de Noël, de Pâques, de l’Ascension, de l’Assomption, enfin tout ce que vous pouvez imaginer ou ce que plusieurs d’entre vous ont connu, les enfants de Marie, les croisés… et les femmes voilées, les soeurs grises, les soeurs du Saint-Nom de Marie, les soeurs à cornettes comme les soeurs à tout ce que vous voudrez, l’intégrisme était chez nous. Que de temps perdu, pendant lequel nous aurions pu apprendre autre chose que la croyance en un dieu, ennemi de tous les autres dieux, forcément.
L’importance de l’école laïque
D’où l’on voit que c’est par l’école que l’endoctrinement apparaît et que l’intégrisme s’installe. Nous parlons des croisés aujourd’hui alors même que l’on voulait faire de nous des croisés. On dira que c’était moins violent que les croisés de l’Islam d’aujourd’hui. Il aurait fallu bien peu de choses pour que cela le devienne, n’avons-nous pas enrôlé des zouaves pour la défense du Pape. Et si le catholicisme avait été attaqué brutalement il y a cinquante ans, on peut imaginer ce que nous aurions fait, nous les petits croisés du collège et de l’école. On attaque les islamistes en disant comment se fait-il que ces gens soient prêts à mourir, à se suicider pour atteindre leur but ? J’ai passé une grande partie de ma vie dans la vie des saints et des martyrs, et les martyrs aimaient mourir pour leur foi et pour leur dieu. Les saints martyrs canadiens sont allés au ciel, direct ! Ils n’y ont, sans doute, pas trouvé les soixante-dix vierges qu’on promet aux musulmans, allez savoir pourquoi !
Les religions, leur rôle
Tout cela pour essayer de comprendre que les grandes religions monothéistes sont à la source de bien des maux. C’est pour une raison très simple, c’est qu’elles enseignent qu’il n’y a qu’un seul dieu. S’il n’y en a qu’un, les autres n’existent pas ou alors il faut les combattre et les anéantir. Et c’est ce qui se passe depuis des centaines d’années. D’autre part, deux de ces grandes religions, la musulmane et la chrétienne, ont dans leur doctrine même la nécessité de se répandre par le prosélytisme et le missionnariat. Elles ont accompagné les grands conquérants et les grands colonisateurs. Elles ont forcé des populations entières à se convertir à leur seul dieu et encore aujourd’hui, on le voit, les grands monothéismes s’affrontent.Une autre grande religion monothéiste a échappé à cette tendance , c’est la religion juive, qui n’a jamais été prosélyte, et sans doute pour une raison très simple, c’est que les juifs étant le peuple élu, il ne pouvait y en avoir d’autres. C’est une religion qui partant s’est plutôt refermée sur elle-même. Les juifs ne cherchent pas à convertir, ils cherchent à rester ce qu’ils sont. Voilà ce qui explique sans doute pourquoi il y a plus d’un milliard de chrétiens dans le monde, plus d’un milliard de musulmans dans le monde et seulement treize millions et demi de juifs. Ce qu’il faut reconnaître encore dans les religions monothéistes qui me semble peut-être la chose la plus grave, c’est le sort qu’elles font aux femmes depuis toujours et qu’elles continuent de faire aujourd’hui. S’il est une chose qu’on peut reprocher aux religions, c’est bien celle-là: la négation, par tous les moyens de la moitié de l’humanité.
Du rôle de l’État
Et encore aujourd’hui quand on fait la bataille pour un État laïque, pour une école laïque, il faut toujours garder à l’esprit que seul cet État, seule cette école peut garantir contre les religions la liberté des femmes. Et c’est pourquoi Condorcet est si important. parce qu’il a été sinon le premier, du moins un des premiers à relier laïcité et liberté des femmes. Et ce combat pour la liberté des femmes, il est évident qu’il doit être mené par tous et non pas simplement par les femmes. Parce que les choses semblent aller relativement bien aujourd’hui, mais tout cela pourrait se revirer rapidement.
Le progrès menacé
Nos églises sont vides, mais de plus en plus de mosquées se remplissent. Il reste plein d’écoles religieuses au Québec, des catholiques, des juives, des musulmanes. Elles sont là et certaines vagues d’immigrants ramènent souvent la religion par la porte d’en arrière (avec elles ?). Nous avons mis deux cents ans à nous construire une société laïque, à nous donner des écoles laïques, il serait quand même ironique de voir que la religion nous revient par la porte d’en arrière. Il faut dans ce cas-là être extrêmement vigilant. Une situation tranquille aujourd’hui pourrait vite devenir dangereuse. Il faut que l’État soit vigilant, il faut que l’État, qui nous représente tous, refuse de laisser la société et l’école redevenir ce qu’elles étaient, il n’y a pas si longtemps. Il faut donc dénoncer certains gestes comme celui de M. Landry après les événements du 11 septembre. Alors que M. Chrétien et son gouvernement ont tenu à Ottawa une célébration laïque, M. Landry est allé à l’église entouré des représentants de toutes ces religions, qui en sortant de l’église commencent à se battre entre elles. On ne doit pas cautionner ce genre de comportement. L’État ne doit pas et sous aucune considération s’afficher en public comme un État religieux, de quelque religion qu’on puisse parler. Parce que cela envoie de bien mauvais messages à la population. Si les curés veulent se réunir entre eux, grand bien leur fasse, mais nous n’avons pas à aller les applaudir quand c’est toute la société qui est en deuil.
Objectifs
Il me semble que dans les années à venir un des objectifs auquel nous devrions tendre c’est celui de la réflexion sur une morale laïque, et du re fondement chez nous d’une morale laïque, morale laïque qui existe en Europe, mais qui existe bien peu ici. On nous a tellement appris que la vie ne pouvait avoir de sens que religieux que nous avons beaucoup de mal à imaginer qu’elle puisse en avoir sans la religion. Nous devons pouvoir définir en dehors des religions les notions de bien et de mal, ce que nous peinons à faire parce que nous sommes dans une sorte de relativisme et aussi parce que nous avons été écrasés sous les notions de bien et de mal religieux, alors nous faisons semblant que tout cela c’est du pareil au même et que finalement le bien, ça ne vaut pas vraiment mieux que le mal.Une fois qu’on aura bien défini le bien et le mal dans une morale laïque, nous comprendrons facilement que ce qui suit cette morale, c’est le bien commun. Le bien commun repose essentiellement sur la liberté des esprits et des consciences. Il interdit les ghettos religieux, comme il interdit les ghettos ethniques. Il n’y a pas de libertés individuelles sans libertés collectives. Il peut être intolérable pour un athée ou un agnostique de vivre dans une société intégriste de quelque religion que ce soit. On ne peut vivre toute sa liberté individuelle que dans une société qui les permet toutes et qui n’en impose aucune. Nous avons encore beaucoup de travail à faire dans ce sens-là. Comme on l’a cité tantôt, c’est vrai que j’ai dit nous avons réussi à faire une des plus grandes révolution religieuse de tous les temps, sans pendre un seul curé. C’est dire notre tolérance, c’est dire notre ouverture, c’est dire aussi notre générosité. Ce sont des qualités que nous devons défendre et refuser de perdre aux mains de ceux qui voudraient nous en imposer d’autres.
La société laïque
Finalement si nous voulons arrimer et conserver cette société laïque que nous souhaitons, il faut jour après jour et sans relâche défendre sur tous les fronts l’école laïque. Tous les religieux l’ont bien compris, qu’ils n’iraient nulle part s’ils ne s’emparaient de l’esprit des enfants ouvertement. Et c’est pourquoi ils y tiennent tant. Il est plus difficile de répandre la superstition chez les adultes, mais quand on les prend au baptême et qu’on les mène jusqu’à leur mort, en leur distillant le poison, on sait comme il est difficile de s’en sortir. L’école est l’instrument absolu des intégristes de toutes sortes, c’est pourquoi le combat pour l’école laïque vient au départ de tous les autres combats qui en sont l’aboutissement. Voilà ce que j’avais à vous dire. Je continuerai bien sûr à me battre dans ce sens là, pour combien de temps encore, je n’en sais rien, il faut espérer que tous ceux qui ont moins de cent ans prennent la relève.Transcription de Joseph Aussedat
Intertitres de Eugène A.L.H. Mouvet
Présentation par Daniel Baril
« On connaît Bourgault le souverainiste, le polémiste, le pamphlétaire, le communicateur, le professeur aussi. Tout cela coiffe un homme: le penseur libre. » Franco Nuovo (préface des Écrits polémiques 3: La colère).C’est ce penseur libre, qui est aussi libre penseur, que le Mouvement laïque québécois veut honorer aujourd’hui en lui décernant le prix Condorcet 2001. Ce prix est remis à chaque année, depuis 1993, à une personnalité ou à un organisme qui s’est démarqué dans la défense de la liberté de conscience et de la laïcité au Québec.Pierre Bourgault, à n’en pas douter, est de ceux-là. Aussi loin que l’on puisse remonter dans ses écrits et ses discours, on constate qu’il a toujours été un militant laïque et un libre penseur convaincu. La première fois que j’ai entendu un de ses discours, c’était au début des années 70 et il soulignait justement le caractère laïque de la Révolution tranquille, révolution que nous avions faite, disait-il, « sans pendre un seul curé ! ». Non pas que les curés, dans l’esprit du conférencier, défendaient des positions progressistes, mais que le Québec avait su s’affranchir de leur tutelle comme un peuple mature et de façon civilisée.La laïcisation de la Révolution tranquille n’a par contre pas atteint toutes les institutions sociales, l’école publique étant demeurée confessionnelle. Sur cette question, Pierre Bourgault a n’a jamais désarmé; il a toujours été un ardent défenseur de l’école laïque, brassant sans cesse l’inertie des milieux politiques et cléricaux qui bloquaient les réformes scolaires et empêchaient la société d’avancer.Dans un texte paru dans Le Devoir dans les années 90, Pierre Bourgault fustige l’hypocrisie d’un Claude Ryan qui, d’une part, s’attaquait à la clause dérogatoire de la loi 101 et, d’autre part, s’en servait pour protéger l’école confessionnelle; avec le même franc parler, il dénonçait « l’hypocrisie de la hiérarchie catholique qui fait semblant de lâcher du lest en se prononçant pour la déconfessionnalisation des commissions scolaires mais qui érige des barricades autour des écoles confessionnelles ».« Et tous les autres catholiques silencieux, écrivait Bourgault, sont-ils des intégristes ? Si c’est l’école confessionnelle qu’ils défendent, qu’ils le disent. Nous les combattrons. » Et Pierre Bourgault les a combattus à plusieurs autres occasions en dénonçant l’opportunisme des silencieux qui faisaient « le jeu des intégristes ».Pierre Bourgault le souverainiste n’a pas hésité non plus à ramener à l’ordre le Premier ministre Jacques Parizeau qui s’apprêtait à faire du libre choix entre l’école confessionnelle et l’école laïque sa politique scolaire. La voie qu’il lui proposait était plus difficile mais plus juste: réclamer plutôt l’abrogation de l’article 93 de l’AANB pour rétablir l’égalité des droits en éducation.Le journaliste-analyste a également combattu l’idée d’une école multiconfessionnelle comme étant une voie menant à la ghettoïsation. « On ne pourra pas interdire le hidjab à l’école, écrivait-il, tant que les crucifix et les images saintes y tiendront la place qu’ils occupent. On ne me fera pas croire que le maintien d’écoles catholiques, protestantes, musulmanes, juives, hindoues, orthodoxes ou scientologiques est propre à l’intégration des enfants dans une société pluraliste et tolérante. On ne me fera pas croire que les ghettos encouragent le dialogue. »Les positions et les valeurs démocratiques qu’a défendues Pierre Bourgault sur les questions scolaires et sociales ont toujours été celles qui ont guidé le Mouvement laïque québécois.Dans le domaine de l’actualité plus récente marquée par les attentats islamistes et la guerre en Afghanistan, Bourgault le libre penseur a été l’un des rares commentateurs à oser faire ressortir la bêtise dans les propos des dirigeants politiques et des islamistes qui, chacun de leur côté, s’en sont remis à Dieu pour justifier leur guerre sainte respective.« Dieu vient de déclarer la guerre à Dieu » écrivait-il cinq jours après les attentats. Pendant que les Jean Chrétien et George Bush appelaient les citoyens à la prière, Pierre Bourgault rappelait que « si Dieu existe, il ne peut être que du côté de toutes les armés ou d’aucune d’entre elles. Je ne crois pas en Dieu, concluait-il. Mais à ceux qui y croient, je dis n’en faites pas un soldat. Je ne suis pas certain qu’il vous le pardonnerait. »Pour terminer, soulignons que Pierre Bourgault est aussi l’auteur d’un petit recueil de maximes délicieusement irrévérencieuses dont voici, un extrait qui vous donne le ton: « La foi transporte les montagnes. C’est vrai. La raison les laisse là où elles sont. C’est mieux. »Pierre Bourgault a laissé les montagnes là où elles sont. Il s’en est plutôt pris à l’hypocrisie, à la lâcheté, aux fourberies, aux injustices, à la bêtise, qu’il a réussi bien souvent à déplacer grâce à son parti pris humaniste.Il y a trop peu de penseurs libres comme Pierre Bourgault au sein des médias englués dans la pensée unique et la rectitude politico-religieuse. Le Mouvement laïque québécois se devait donc de souligner le courage, la justesse d’analyse et la profondeur des convictions de l’un de nos plus ardents défenseurs de la laïcité. C’est donc avec un immense plaisir que nous lui décernons le prix Condorcet 2001.
Voir aussi Pierre Bourgault, Biographie en résuméde L’Encyclopédie de L’Agora.
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2000 : Jacques Hébert
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| Jacques Hébert |
Extraits de l’allocution présentée par
Daniel Baril, président du MLQ
le 22 octobre 2000
Le Mouvement laïque québécois remet son prix Condorcet à Jacques Hébert. En tant qu’auteur, éditeur et sénateur, Jacques Hébert a toujours défendu les valeurs de l’humanisme laïque.
Jacques Hébert qui s’est fait, à titre d’auteur, d’éditeur, sénateur et d’humaniste, le défenseur de valeurs que nous situons dans l’esprit de la laïcité. C’est pour souligner l’ensemble des gestes posés en ce sens par M. Hébert que nous l’honorons aujourd’hui, et ces gestes sont nombreux.
En 1954, alors que le Québec croupissait toujours sous la grande noirceur, Jacques Hébert fonde le journal Vrai, un hebdomadaire de combat qui livre une résistance courageuse à la répression duplessiste, qui ose en dévoiler les scandales, les pots-de-vin versés aux amis du régime, et qui maintient sa ligne critique même si ses annonceurs se font parfois acculer à la faillite par Duplessis lui-même.
En 1958, avec Coffin était innocent, il lance sa première dénonciation de ce qu’il a qualifié de « plus grand scandale judiciaire du siècle ». Cinq ans plus tard, défiant les juges responsables de ce qui devenait « un cas de conscience à l’échelle de la nation », il en remet en publiant son célèbre J’accuse les assassins de Coffin qui lui vaut un outrage au tribunal. Au lieu de se plier au jugement l’enjoignant de renier ses idées, Jacques Hébert choisi la prison : voilà le geste courageux d’un homme qui ne craint pas de placer la liberté d’opinion, le sens de la justice et de la vérité au-dessus des manigances, des chantages et des menaces.
Entre temps, dans Scandale à Bordeaux (1959) il était l’un des premiers à éveiller la conscience du public à une cause dont les victimes n’ont pas encore obtenu réparation aujourd’hui, celle des enfants que l’on a appelés les « orphelins de Duplessis ». Cette cause est devenue aujourd’hui un autre « cas de conscience national » et Jacques Hébert est toujours du combat.
Jacques Hébert a aussi été le fondateur et le directeur des Éditions de l’Homme et des Éditions du jour. À la direction de ces deux maisons d’éditions, il a maintenu sa même ligne directrice qui est celle de la liberté d’opinion et n’a pas craint de publier des ouvrages qui s’inscrivaient à contre courant de la rectitude politique de l’époque. On pense entre autres à ce volume sur l’École laïque (1961) qui restera, jusqu’en 1995, l’un des seuls titres québécois traitant de la question. L’éditeur écrit au sujet de ce livre que, même s’il ne partage pas tous les propos de ses auteurs, sa publication vise à empêcher que l’on continue de dénaturer l’idée de laïcité.
Jacques Hébert n’a pas fait qu’écrire et publier ; il toujours été un homme d’action. En 1963, avec son ami Pierre Elliott Trudeau, il fonde la Ligue des droits de l’homme, aujourd’hui Ligue des droits et libertés, dont il sera le président jusqu’en 1972. Cet organisme, que nous sommes heureux de compter aujourd’hui parmi les défenseurs de la laïcité, a été de tous les combats pour la défense des droits fondamentaux avant même l’adoption des chartes canadienne et québécoise.
Même en tant que sénateur, Jacques Hébert s’est démarqué en conservant les idéaux qui l’ont toujours animé et qui ont guidé son action. En 1987 il livre une autre lutte mémorable et salutaire, cette fois aux côtés du Mouvement laïque québécois : alors que l’Opus Dei, par un projet de loi privée présenté devant le Sénat, cherchait à échapper aux lois fiscales canadiennes, Jacques Hébert est parvenu par ses nombreuses interventions à sensibiliser les milieux politiques et l’opinion publique aux dangers que représente pour la démocratie un tel accroc injustifiable aux lois civiles et à mettre en garde contre les dangers que représente pour les jeunes cette secte internationale qualifiée de Sainte Mafia. Son intervention fit en sorte que la puissante Opus Dei finit par renoncer à contourner nos lois. Il s’agit là, à notre avis, d’une éloquente défense du principe de la primauté des lois civiles sur les lois religieuses, c’est-à-dire de la laïcité de l’État.
Si Jacques Hébert a pris sa retraite du Sénat, il n’a pas abandonné l’action pour autant. On le retrouve aujourd’hui comme vice-président d’Info-secte, un organisme de défense des droits des victimes des sectes et de sensibilisation du public. Il joue également un rôle actif au sein du Comité d’appui aux orphelins de Duplessis, une cause pour la dignité et la liberté de conscience qui nous montre bien, elle aussi, que les organisations religieuses n’ont pas à se considérer au-dessus des lois.
Et tout récemment, Jacques Hébert reprenait la plume pour livrer une virulente dénonciation du duplessisme, Duplessis non-merci !, au moment même où un courant révisionniste cherche à réhabiliter ce fossoyeur des libertés. Dans cette charge méritée contre l’artisan de la grande noirceur, l’auteur livre une critique sans merci à l’égard d’un Duplessis dictateur qui ne croyait pas au processus parlementaire, qui vouait une haine viscérale à toute forme d’opposition, qui professait un anticommunisme primaire et un antisyndicalisme hystérique, qui a fait voter — à la demande du clergé — la loi du cadenas, qui réprimait la liberté de religion et la liberté d’opinion jusqu’à retirer aux non-catholiques et même aux cousins de ses adversaires politiques leurs permis de restaurateurs, qui vouait un mépris incommensurable aux intellectuels, qui a donné au Québec un emblème national cléricalo-monarchiste, qui a orchestré en toute connaissance de cause le drame des Orphelins, cette charge — dans laquelle Jacques Hébert nous rappelle également l’admiration d’un Lionel Groulx pour Mussolini et Salazar — cette charge nous réjouit le coeur parce que Duplessis représente le contraire même de tout ce que nous défendons.
Ce que Jacques Hébert dénonce chez Duplessis révèle du même coup son parti pris pour la démocratie, pour la liberté, pour la justice, pour le respect, pour la dignité, pour la liberté d’opinion, pour la liberté de conscience, pour la séparation des Églises et de l’État, autant de valeurs pour lesquelles il a toujours lutté, que l’on considère comme républicaines et qui sont l’expression même de la laïcité.
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1999 : Orphelins et orphelines de Duplessis
Prix Concorcet 1999 au Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis (COOID)

Daniel Baril (à droite) remet le prix Condorcet 1999 à Bruno Roy, président du Comité
Une lutte pour la dignité
(Extraits de l’allocution présentée le 6 février dernier par le président du MLQ, Daniel Baril, lors de la remise du prix Condorcet 1999)
La lutte courageuse que mène le Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis pour le rétablissement de leur dignité et de leurs droits rejoint notre idéal laïque fondé sur le principe humanitaire et républicain de l’égalité de tous, quelles que soient les conditions socio-économiques ou le statut civil des personnes en cause. Cette lutte nous rappelle qu’aucune institution – politique, religieuse ou professionnelle – n’est au dessus de la loi et que chacune d’elles a des comptes à rendre à la société civile.
Les citoyens et citoyennes représentés par le Comité des orphelins sont en fait les victimes d’un concordat par lequel le gouvernement a abdiqué ses responsabilités en abandonnant le domaine des services sociaux aux mains des institutions religieuses. La violation des droits fondamentaux les plus élémentaires qui s’en est suivi doit maintenant être corrigée. […]
Non seulement le gouvernement des années 1940 et 1950 a manqué à ses devoirs, mais il s’est fait complice de gestes déjà qualifiés à l’époque d’inacceptables: abandon forcé des enfants par leurs mères, travail forcé des enfants, sévices physiques et sexuels, accès refusé à la scolarisation, faux diagnostics médicaux.
La situation vécue par les orphelins de Duplessis de même que le contexte de l’époque sont amplement documentés. Jacques Hébert, entre autres, nous rapporte le témoignage d’une « ex-éminente personnalité du monde de l’adoption » affirmant qu’on s’efforçait, dans les institutions religieuses, de faire signer à la future mère non mariée un renoncement à voir son enfant et ce avant même son accouchement.
Pour David Cohen, professeur à l’École de service social (Université de Montréal), une telle procédure se voulait punitive. « Les fruits d’unions défendues menaçaient l’image véhiculée par les autorités religieuses et civiles, celle d’une société traditionnelle aux moeurs chastes. Il fallait donc les exclure et les punir. L’Église catholique et le système psychiatrique se chargèrent de la besogne. »
Si les institutions religieuses « dominaient tous les domaines du social », comme le souligne la sociologue Françoise Boudreau, cela était notamment dû à « l’absentéisme de l’État, au paternalisme et au monopole du clergé […] et ce au nom de la charité chrétienne et du maintien […] de la foi catholique. »
[…] L’historienne Micheline Dumont, professeure à l’Université de Sherbrooke, souligne pour sa part que lorsque le Québec entreprenait, entre 1944 et 1960, un vaste programme de construction d’hôpitaux psychiatriques,« partout en Amérique on procédait au démantèlement des vastes asiles d’aliénés. » Ce programme coïcide avec le transfert, en 1954, de 400 enfants jugés éducables du Mont-Providence vers l’hôpital psychiatique Saint-Jean-de-Dieu !
Alors qu’on confiait l’éducation des orphelins aux institutions religieuses, le clergé qui dirigeait ces institutions continuait de retarder le développement de la scolarisation au Québec et s’opposant à la création d’un ministère de l’Éducation, même plus de 30 ans après que le Vatican ait adopté, en 1931, le principe de l’instruction obligatoire pour ses propres résidents.
Malgré les témoignages des victimes et de certains des acteurs, malgré les analyses documentées des historiens et des intervenants sociaux, malgré un rapport accablant du Protecteur du citoyen, le gouvernement et l’Église catholique s’entendent comme deux larrons pour rejeter toute responsabilité et refuser de présenter toute excuse aux victimes. Chacun à sa façon, gouvernement et Église utilisent le même faux-fuyant en invoquant le dévouement des religieuses. […]
Le dévouement dont ont pu faire preuve certaines personnes ne fait pas de doute et ceci n’est pas en cause. Ce qui est en cause, c’est la violation systématiques des droits fondamentaux subie par les victimes et découlant de politiques concordataires convenues entre l’État et l’Église, politiques qui ne peuvent se réduire à des gestes individuels.
Le dévouement ne saurait par ailleurs tenir lieu de compétence lorsque la situation en exige. L’éducation des enfants, handicapés ou non, nécessite de la compétence et la compétence nécessite une formation appropriée. Il était du devoir du gouvernement d’assurer cette formation.
L’attitude actuelle du gouvernement et de l’Assemblée des évêques montre que le concordat de la période duplessiste semble toujours à l’oeuvre dans l’esprit des dirigeants de ces deux institutions. D’ailleurs, le rapport du Protecteur du citoyen montre que Québec est la seule province canadienne où aucune entente honorable, concernant des faits similaires, n’a encore été conclue. […] Il semble que la « société distincte » ait du mal à rompre avec son passé cléricaliste pas très lointain.
La profession médicale n’est pas en reste elle non plus. Elle porte de lourdes responsabilités dans la situation vécue par plusieurs victimes. Le Collège des médecins, à l’instar du gouvernement et des évêques, refuse lui aussi toute reconnaissance de responsabilité dans l’établissement de faux diagnostics même si des médecins reconnaissent aujourd’hui que les « diagnostics de complaisance » étaient une pratique inacceptable, même d’après les normes de l’époque.
L’action menée par le Comité des orphelins et orphelines de Duplessis pour faire bouger des institutions aussi puissantes que le gouvernement, l’Assemblée des évêques et le Collège des médecins, mérite toute notre admiration et notre soutien. […] Il s’agit d’une lutte pour la dignité humaine qui, à ce titre, s’inscrit dans l’optique de l’idéal humaniste et laïque. C’est donc avec un grand plaisir que nous lui remettons le prix Condorcet 1999.
Allocution de Bruno Roy, 6 février 2000
Hors de toute partisanerie ou idéologie, la lutte que mènent les orphelins de Duplessis en est une de justice sociale. Même si l’appui de la population nous est acquis, la dernière année aura été, à bien des égards, une longue épreuve. Pourtant, avant de quitter le dernier siècle, deux prix auront été remis au Comité des orphelins et orphelines de Duplessis pour son action sociale. Ce n’est pas peu dire. En mai 1999, en effet, nous recevions le Prix de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (A.G.I.D.D-SMQ.) « pour la persévérance et l’acharnement en dénonçant les torts et les sévices subis en institution. Le Comité a réussi, malgré de nombreux obstacles, à mettre sur la place publique une page sombre de notre histoire ». Aujourd’hui, c’est autour du Mouvement laïque québécois de remettre son prix annuel. Nous sommes honorés d’une telle reconnaissance.
Au-delà de l’action courageuse de ses membres et de la persévérance dont ils font preuve, que faut-il voir dans cet encouragement à ne pas lâcher ? Nous l’avons souvent dit: devant la loi, les orphelins de Duplessis ne sont pas égaux; le Protecteur du citoyen, Me Daniel Jacoby, l’avait écrit dans son rapport présenté au gouvernement Bouchard, rapport qui fut complètement ignoré par le Premier ministre, et ce même s’il fut appuyé unanimement par la Commission des Institutions de l’assemblée nationale. Aujourd’hui, le Mouvement laïque québécois le rappelle à tous: le rétablissement de la dignité des victimes d’internement illégal dans des asiles psychiatriques, propriétés des communautés religieuses, s’inscrit dans un idéal de justice sociale. Il y a plus, et c’est ce qui donne sens à cette remise de prix aujourd’hui: non seulement devons-nous tous être égaux devant la loi, mais cela vaut, aussi, pour l’Église catholique. Dans un dossier comme le nôtre, il ne peut y a voir d’impunité en faveur du quiconque ou de quelque organisme ou corporation que ce soit.
Le pouvoir de l’État, du Collège des médecins et de l’Assemblée des évêques ne doit pas se considérer hors du droit commun. Leurs agissements ne sont pas hors catégories. Tout combat contre l’injustice doit s’appuyer sur le principe selon lequel la loi ne fait pas d’exclusion. Ce sont les mêmes droits pour tous; ce sont aussi les mêmes restrictions. Dans notre dossier, voilà ce qui est nié: la source du droit. Favorable pour les gens de pouvoir, inaccessible pour les démunis. C’est ainsi que les premiers auront droit, j’emprunte la formule à Pascal Bruckner, a un « crédit de méfaits pour l’éternité ». La belle passe !
Notre action – autre signe de reconnaissance à notre endroit – bien que circonscrite à un groupe de personnes qui ont été faussement étiquetés malades mentaux, s’inscrit dans une tradition démocratique de luttes et de combats pour le respect des droits humains et l’égalité des chances. Il y a là un idéal humaniste dans lequel Condorcet lui-même se reconnaîtrait, contrairement à ce qu’incarnent le Collège des médecins, l’Église catholique et le gouvernement du Québec.
Aussi, notre lutte ne s’inscrit pas seulement contre le maintien d’une injustice historique, mais, de plus en plus, contre l’hypocrisie conjointe du gouvernement, de l’Église et du Collège des médecins, hypocrisie qui se transforme en un maquillage intolérable de la compassion. Comment ajouter foi à cette compassion lorsque son expression a pour objectif de dissimuler, en ce qui concerne les orphelins de Duplessis, l’absence du respect des droits civiques par la négation des faits.
À l’image du philosophe Condorcet lui-même et de sa lutte contre la tyrannie de son époque, le Mouvement laïque veut souligner à grands traits, le détermination de notre engagement social et humanitaire. Que tout le monde sache que cette détermination ne cessera tant que nous n’obtiendrons pas justice. Les bras baissés, jamais.
Merci, donc, au Mouvement laïque québécois de nous signifier, en nous remettant son prix annuel, son encouragement à poursuivre notre lutte. Car si ce Mouvement nous dit de continuer à l’instar de l’Association des groupes en défense des droits en santé mentale, à l’instar de la Ligue des droits et libertés, pour ne nommer que ces associations, c’est pour une seule raison: le progrès social, c’est-à-dire le mieux être des citoyens et des citoyennes, y compris pour les démunis.
Merci !
1998 : Les signataires du Refus global
- Le Prix Condorcet 1998 aux signataires du Refus global
Laïcité, vol.18, numéro 3 - Merci aux signataires du Refus global de Daniel Baril
Laïcité, vol.19, numéro 1 - « Refus Global » de Paul-Émile Borduas


Plaque du Prix Condorcet 1998
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1997 : Institut Canadien de Montréal
- Le prix Condorcet 1997 à l’Institut canadien de Martin St-Louis
Laïcité, vol.18, numéro 1 - Une journée historique, le 19 juin 1999, L’affaire Guibord
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1996 : Louise Laurin
Le prix Condorcet 1996 a été décerné à Louise Laurin, porte-parole de la Coalition pour la déconfessionnalisation du système scolaire. Mme Laurin a joué un rôle déterminant et de premier plan dans la mise sur pied de cette coalition qui regroupe une cinquantaine d’organismes. Elle a également été à l’origine d’un sondage qui a montré que 88 % de la population québécoise préfère des écoles communes et laïques plutôt que des écoles confessionnelles.
Liens pertinents :
- Page Wikipédia « Louise Laurin »
- Louise Laurin nommée Patriote de l’Année,
communiqué de presse, 22 novembre 2005 - Coalition pour la déconfessionnalisation du système scolaire (CDSS)
- Réactions de la CDSS à l’avis du Conseil supérieur de l’éducation,
communiqué de presse, 08 février 2005
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1995 : CEQ Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ)
(Centrale des syndicats du Québec)
La Centrale de l’enseignement du Québec est le titulaire du prix Condorcet 1995. Il lui a été décerné pour souligner la prise de position de la CEQ (aujourd’hui Centrale des syndicats du Québec) en faveur de laïcisation du système scolaire, tant au niveau des structures que de l’enseignement, position qui grandement contribué à relancer et alimenter le débat sur l’école laïque.

Daniel Baril, en compagnie d’Hélène Chapleau (à droite), lors de la remise du Prix Condorcet 1995 à la Centrale de l’enseignement du Québec alors représentée par l’ex-présidente Loraine Pagé.
La remise s’est faite au Conseil général de la CEQ tenu à Montréal en avril 1996.
Voir aussi : la CSQ et la laïcité
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1994 : Henry Morgentaler
Le Dr Henry Morgentaler reçoit le prix Condorcet 1994 des mains de Luc Alarie
Présentation par Luc Alarie
Le Mouvement laïque québécois a institué en 1993 le Prix Condorcet pour souligner la contribution notoire d’une personne ou d’un organisme à la promotion de la laïcité au Québec.
Cette année, le MLQ a décerné le prix à une personne dont l’action en faveur de la promotion des droits fondamentaux et de la liberté de conscience a fait les annales judiciaires depuis plus de 25 ans pour sa lutte constante en faveur du libre choix à l’avortement.
A l’instar de Condorcet, un des premiers philosophes à promouvoir l’adoption d’une charte des droits fondamentaux, le récipiendaire du PRIX CONDORCET 1994, est un grand humaniste qui n’a pas hésité à payer de sa personne pour contester des lois et des institutions qui brimaient le droit fondamental à obtenir des services médicaux nécessaires à la sécurité physique et psychologique de la personne.
Le relevé des annuaires de jurisprudence au Québec nous permet de retracer la longue lutte menée par notre récipiendaire du prix cette année, Dr Henry Morgentaler.
Au tout début des années 70 et avant même l’adoption des Chartes des droits, il réclamait le droit fondamental à une audition publique que le juge lui refusait à son enquête préliminaire pour une accusation de complot en vue de commettre un avortement. Il invoquait alors vainement le principe de l’égalité de tous devant la loi et demandait l’annulation de l’article du code criminel permettant le contrôle de l’état sur les interventions chirurgicales.
En 1974, la Cour d’appel du Québec dans une décision sans précédant, cassait le verdict d’acquittement prononcé par un jury, déclarait Dr Morgentaler coupable sans nouveau procès et ordonnait son incarcération. La Cour Suprême du Canada confirmait à deux reprises cette décision en 1975 et 1976.
A nouveau en 1976, Dr Morgentaler était acquitté par un jury d’une accusation d’avortement illégal et la Cour d’appel, cette fois, ne pouvait plus légalement renverser cette décision et le condamner. C’était la première victoire de la raison sur l’intolérance. Enfin on admettait la défense de nécessité médicale contre les interdits moraux des comités thérapeutiques des hôpitaux catholiques subventionnés par l’état.
Ce n’était pas encore assez comme victoire pour les droits humains. Dr Morgentaler a continué sa lutte partout au Canada et il obtenait en 1988 un jugement majeur de la Cour Suprême, laquelle par la voie de la juge Bertha Wilson, édictait ce qui suit:
La notion de dignité humaine trouve son expression dans presque tous les droits et libertés garantis par la Charte. Les individus se voient offrir le droit de choisir leur propre religion et leur propre philosophie de vie, de choisir qui ils fréquenteront et comment ils s’exprimeront, où ils vivront et à quelle occupation ils se livreront. Ce sont tous là des exemples de la théorie fondamentale qui sous-tend la Charte, savoir que l’État respectera les choix de chacun et, dans toute la mesure du possible, évitera de subordonner ces choix à toute conception particulière d’une vie de bien.
Ainsi, un aspect du respect de la dignité humaine sur lequel la Charte est fondée est le droit de prendre des décisions personnelles fondamentales sans intervention de l’État. Ce droit constitue une composante cruciale du droit à la liberté. La liberté, comme nous l’avons dit dans l’arrêt Singh, est un terme susceptible d’une acception fort large. À mon avis, ce droit, bien interprété, confère à l’individu une marge d’autonomie dans la prise de décisions d’importance fondamentale pour sa personne.
Malgré cette grande victoire au nom des droits fondamentaux, Dr Morgentaler doit encore poursuivre sa lutte pour la liberté. Nombre de gouvernements provinciaux et d’institutions publiques tentent de restreindre ou d’empêcher le libre choix à l’avortement par l’adoption de règlementations contraignantes. En 1993, Dr Morgentaler obtenait de la Cour Suprême l’annulation d’une loi qui avait été spécifiquement adoptée pour empêcher l’ouverture de sa clinique médicale en Nouvelle-Ecosse. Nous savons tous qu’il continue toujours sa lutte pour la liberté.
Chaque fois que Dr Morgentaler a contesté la validité d’une loi, il faisait avancer la cause de la laïcité parce qu’il faisait ainsi prévaloir le droit à la liberté de conscience dans nos institutions.
C’est donc avec le plus grand plaisir et avec toute la reconnaissance que nous lui devons que le Mouvement laïque québécois est fier de décerner à son seul membre honoraire et dont le généreux soutien à la laïcité est indéfectible, le PRIX CONDORCET 1994.
- Morgentaler et son combat juridique, dans les archives de Radio-Canada
- Un historique de l’avortement au Canada et ailleurs (en anglais)

Henri Laberge félicite le Dr Henry Morgentaler
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1993 : Micheline Trudel
Le premier prix Condorcet (1993) a été décerné à Micheline Trudel qui fut l’une des pionnières, en tant qu’enseignante et parent bénévole, de l’implantation du cours de formation morale au primaire. Son investissement de temps et d’énergie dans le développement d’activités communautaires destinées à créer un sentiment d’appartenance chez les élèves exemptés de l’enseignement religieux est demeuré exemplaire.
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